05 mai 2007

Enquête sur le roman

Une maison parisienne, Le Grand Souffle (http://www.legrandsouffle.com/livres_eslr.html), publie ces jours-ci un recueil collectif, dirigé entre autres par Arnaud Bordes, jeune espoir de la littérature dissidente, et par Stephan Carbonnaux, biographe de R. Hainard. Il s’agit d’Enquête sur le roman, où  une cinquantaine d’écrivains francophones (trois Belges, les Liégeois Frédéric Saenen et Frédéric Dufoing, animateurs de Jibrile, et l’auteur de ces lignes) répondent à quelques questions  sur l’actuelle crise de la littérature. Convié à cette enquête grâce au cher David Mata, j’ai surmonté ma méfiance pour tout discours théorique sur la littérature et me suis prêté au jeu de répondre à ces questions un peu tarabiscotées, mais qui ont le mérite de pousser à s’interroger sur la doxa dominante.

J’y retrouve quelques complices du temps d’Antaios : Michel Mourlet, le premier à croire à la revue et qui m’invita chez lui en 1993 pour un déjeuner mémorable (Matulu, Fraigneau, le calva du bouilleur de cru, …) ; Jean-Claude Albert-Weil l’inhumaniste ; Luc-Olivier d’Algange le gnostique ; Jean Parvulesco (nos rendez-vous quasi clandestins Chez Francis où il me contait ses souvenirs sur Eliade et Evola, l’entrevue historique Douguine-Parvulesco). Ainsi que des amis plus récents : Alain Paucard (du XIVème), David Mata l’hidalgo,… Sans oublier Déon, le maître. Et Juan Asensio alias Stalker, qui ferraille contre l’imposture ; Sarah Vajda, fille d’Athènes et de Jérusalem, tous dissidents résolus. Bref, une belle galerie, où chacun donne un avis personnel, souvent pertinent, sur la crise actuelle du roman, de la littérature française, et en fait de notre modernité finissante.

Ma contribution, appuyée sur les thèses de Dumézil à propos des trois fonctions archétypales de l’univers mental des Indo-Européens, illustre une vision païenne de la littérature, et de première fonction. Je pense que c’est la première fois qu’un écrivain de langue française se réclame de façon explicite du paganisme indo-européen. En voici quelques extraits :

« Mon idéal? La littérature comme sacerdoce. L'écriture comme théurgie, comme exaltation de la beauté du monde visible et invisible. Elle doit consister à chanter les fiançailles et les noces plutôt que le divorce, l'Amour qui tout étreint plutôt que la Discorde aux noires prunelles. L'art comme digue dressée face au déclin, aux forces de la déréliction et de la mort. L'artiste? L'agent des Puissances, le barde au service de Dieux, qui, par sa bouche, s'adressent aux mortels. Si la littérature n'est pas une forme de dévoilement, si elle ne nous protège pas, comme le dit Kundera dans son Art du roman (Gallimard, 1986), contre « l'oubli de l'être », elle n'est que profane, c'est-à-dire insignifiante. La fonction de l'artiste est de se mettre à l'écoute des Puissances pour une plus grande connaissance de soi, des Dieux et du monde. Quant à l'œuvre, opus magnum, elle a pour finalité de réintégrer en disant le vrai, qui est toujours beau. La fonction de l'artiste est bien d’ordre sacerdotal : tout poète ne peut être que théurge. Notre tâche, d’essence magique et religieuse, consiste à restaurer l’ordre du monde par le mythe, le rite et l’image. Notre mission est de modeler une pâte que les insensés, oublieux de sa nature divine, jugent informe. Caspar David Friedrich disait que le vrai peintre ne peint que ce qu’il voit en lui : le visible et l’invisible, unis et dévoilés tous ensemble.

         Or, l'âge moderne est résolument postlittéraire. Le livre se réduit à une marchandise et trop d'auteurs acceptent sans broncher les dogmes du jour, par exemple celui de l’horizontalité. Un écrivain qui aurait le toupet de défendre et d’illustrer par son œuvre une littérature verticale se verrait aussitôt rejeté dans les marges. Les mercenaires de la pensée unique déchiquetteraient à pleines dents le malheureux assez naïf pour prétendre qu’écrire est un acte dicté par les Muses et dont la mission consiste à dire le Juste, le Vrai et le Beau. Qu’est-ce qu’un artiste qui ne serait pas en quête du divin ? Un histrion. L’un de ces leurres dont est friand le système techno-marchand.

Aux antipodes, la vision traditionnelle de l'écriture, qui remonte très haut dans le passé de notre civilisation. Grâce aux savantes recherches du mythologue Georges Dumézil, nous savons que les civilisations indo-européennes connaissent trois fonctions archétypales: magico-religieuse (sagesse), guerrière (force) et de (re)production (santé). Dumézil appelait cela l'idéologie tripartie, terme par lequel il entendait un ensemble de principes, de jugements de valeur, d'idées justifiant l'état du monde visible et invisible. Il s'agit d'un cadre mental contraignant, d'une vision globale et idéale de l'univers, d'un système conceptuel autonome, spéculatif et non spéculaire. Cette idéologie tripartie ou trifonctionnelle caractérise le paysage mental des IE, et d'eux seuls, à qui elle fournit trois principes d'action et de réflexion pour coordonner, hiérarchiser les choses humaines et divines dans le but de garantir l'harmonie sociale et cosmique. En clair, la sagesse doit idéalement prévaloir sur la force et sur la santé.

Il était fatal qu'à la dictature d’une fonction correspondît la littérature exaltant ses idéaux. De façon tout à fait cohérente, les dominants de l'actuelle fin de cycle prônent les valeurs de leur caste. Valeurs qui ont leur place dans l'ordre divin, mais qui aujourd'hui sont les seules à avoir droit de cité.

Mon drame est d'appartenir peu ou prou à la première fonction, et de partager avec une minorité aujourd'hui diabolisée la vision magico-religieuse de l'écriture. Je me suis permis ce petit exposé de mythologie comparée pour tenter de cerner les racines du malaise qui frappe tous ceux que révulse l'actuelle scolastique littéraire: peur panique de toute transcendance, réduction totalitaire du supérieur à l'inférieur, relâchement stylistique, travail de sape mené contre la langue et ses codes, etc. Tout se tient, car le marché n'a besoin ni de poètes ni de critiques. Il leur préfère les "créatures ministérielles" (Schopenhauer) de la littérature subventionnée, si possible moniteurs d'ateliers d'écriture ou encore spécialistes du littéraire groupés en unités de recherche et adeptes de grilles de lecture. Atelier, grille, unité: les mots d'ordre de la mise au pas. Ecrire - et donc transmettre - est une forme de résistance à cette dernière. En guise de conclusion, je cède la parole à Jünger, qui, dans Héliopolis, nous confie: "le classique, c'est le dessein souverain de l'homme de s'avancer en bon ordre à la rencontre du Tout". »

A.   Bordes et alii, Enquête sur le roman,

Le Grand Souffle, Paris, 384 pages, 18€

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