07 décembre 2006

Livres propos

Un empirisme allègre

Professeur de lettres, P.-L. Moudenc rédige avec brio depuis vingt ans « Livres propos », le feuilleton littéraire de l’hebdomadaire Rivarol, où il a succédé à Robert Poulet, l’ami de Céline et de Montherlant. A mille lieues d’une prose militante aux excommunications sans appel, il propose  à ses lecteurs un modèle de critique littéraire, suprêmement libre et d’un réjouissant non conformisme, ou plutôt d’un anti-conformisme non subversif, car il est homme d’ordre et de tradition comme en témoigne son style, d’une pureté rarissime dans le monde étique des lettres contemporaines. Qu’il publie dans un journal radical n’y change rien : en fait, il aurait bien sa place dans un organe plus consensuel, tant ses articles, ciselés avec soin et d’une profondeur sans rien de professoral, comblent les esprits les moins sectaires du monde. Loin de ne s’intéresser qu’aux écrivains d’un seul camp, Moudenc aborde tout auteur qui le fait vibrer : « l’honneur du critique est de se garder de toute attitude systématiquement partisane, de savoir reconnaître le talent où qu’il se trouve ». Nulle doctrine donc, nulle grille de lecture, mais un empirisme allègre, une exigence sans compromis mariée à une splendide indépendance d’esprit. Disciple de Proust (Contre Sainte-Beuve), Moudenc n’explique pas mécaniquement l’œuvre par l’homme, sans pour autant se désintéresser de la biographie. Le tout est servi par une prose lumineuse, ponctuée avec grâce : non point le travail bâclé d’un journaliste pressé, mais bien une œuvre d’écrivain (« Le style se nourrit de contraintes et violenter la langue est un exercice des plus périlleux. Sauf à être porté par le souffle du génie – celui de Céline précisément »).

Dans Livres propos (Ed. Dualpha, préface de P. Vandromme, 428 pages), c’est une centaine de chroniques (sur 435 publiées depuis 1985) qui nous sont ainsi offertes, non retouchées. Nous plongeons dans un passé parfois lointain (Barbey d’Aurevilly ou Dumas, mais ni Bourges ni Gobineau, hélas !), ou plus proche (Gide, qu’il place très haut, comme Giono : « Que reste-t-il de lui ? Tout ! »). Je mentirais en omettant une évidence : Moudenc se penche plus volontiers sur des auteurs rejetés par l’actuelle doxa (Boudard, Vialatte, Fraigneau, Abellio), voire exorcisés à coups de formules propitiatoires par les chiens de garde (Céline, le Rebatet des Deux Etendards). Dieux merci, notre Aristarque ne se soucie pas des seuls Français, puisqu’il livre des pages pleines de gratitude sur Jünger, Kerouac ou Buffalino. Les écrivains actuels sont en minorité : Houellebecq est remis à sa vraie place, celle d’opposant aux dogmes du moment (« De style, point. Une sécheresse érigée en système ») ; Nabe suscite sa perplexité ; Cérésa, Tristan et même l’auteur du Songe d’Empédocle sont salués avec générosité.

Un regret ? N’avoir pas retrouvé les clandestins capitaux que sont Guy Dupré, Gabriel Matzneff, François Augiéras, Michel Mourlet,… Ni mes chers Roumains Vintila Horia, un tout grand, de même que Petru Dimitriu ! Au travail, camarade Moudenc !

Publié dans La Presse littéraire 3, février 2006.

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