17 janvier 2007

Arnaud Bordes

Qui est donc cet Arnaud Bordes, rat de bibliothèque et adepte déclaré des sortilèges saturniens ? Un émule de Baudelaire ? Un disciple affamé de Schwob ? Un affidé du Sâr Péladan ? Mystère. Comment ose-t-il publier Le Plomb (Editions A contrario), nouvelles pleines de miasmes exquis, de peaux lépreuses, de chignons assassins et de pluies bien entendu verdâtres ? Mystère. Le délit, toutefois, ne fait aucun doute : son recueil circule sous le manteau, faisandé à souhait, avec des incipit tels que « J’ai pour nom Sépulcre Penthas », des génuflexions devant des oeuvres démoniaques, par exemple Le Chasseur maudit, de Franz von Stuck, que je croyais être le seul à connaître. Comment peut-il écrire ces lignes : « Je suis un vieux livre à la reliure cassée, qui s’ouvre et se ferme mal, aux pages tachées, moisies et palimpsestes » ? Comment peut-il clamer impunément sa trouble passion pour l’automne et son odeur nauséeuse ? Par quelle malsaine lubie ose-t-il imaginer que, en dépit de toute logique, des chefs-d’œuvre littéraires se mettraient à disparaître par une opération du Démon : d’abord Dominique, puis L’Île au trésor, ensuite Madame Putiphar, et même La Pierre de Lune ? Pourquoi pas Le Songe d’Empédocle, tant qu’on y est ? Si je prends la peine – et je pèse mes mots – de mettre en garde les fidèles contre la menace que fait courir ce Plomb à la morale citoyenne, c’est pour une raison toute simple : le talent de cet individu risque de séduire les âmes innocentes et de les précipiter dans des délices, oui, putrides !

Non content de collaborer à des revues bizarres comme Jibrile, brûlot aristo-prolétarien basé à Liège (www.revuejibrile.com/), de fonder une maison d’édition plus que suspecte (www.alexipharmaque.net/), Arnaud Bordes aggrave son cas en publiant Voir la Vierge (Editions Auda Isarn). Figurez-vous un lettré décadent qui, s’inspirant à la fois d’Huysmans et de Borgès, multiplie les allusions alchimiques et les phantasmes meurtriers (notre homme parle du grand œuvre de Jack l’Eventreur !). Il y a du des Esseintes chez ce jeune écrivain, mais en plus cruel : ne nous inflige-t-il pas un vocabulaire précieux, tout en allitérations torpides ? Ses adjectifs étonnent, ses métaphores ravissent ; quant à l’implicite, A. Bordes en est le virtuose, car si ce qu’il écrit se révèle souvent terrible, ce qu’il suggère – un auteur qui suggère, en l’an de grâce MMVI ! – suscite une délicieuse répulsion. De Borgès, le grand Arnaud a appris les circularités érudites, les voyages à Prague ou à Paphlagor. Et là aussi il se montre plus cruel que son maître : instruments de torture, rêves mortels ou barons fous – le cher Roman von Ungern-Sternberg - peuplent ses pages à la sagesse hérétique. En vérité, je vous le dis : prendre une coupable volupté à déchiffrer ces humeurs noires et rouges, c’est mettre son âme en péril.

Christopher Gérard Paru dans la Revue littéraire, MMVI

Entretien avec Arnaud Bordes

Christopher Gérard : Qui êtes-vous? Comment vous définiriez-vous?

Je me définirais comme un lecteur, dans l’espoir d’être un vrai lecteur, tel que défini par Marcel Schwob : « le vrai lecteur construit presque autant que l’auteur : seulement il bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livres. »

Les grandes lectures?

J’incline à l’occulte, que j’entends moins comme science ou pratique, comme donc occultisme que, étymologiquement, comme ce qui est caché et, plus largement, ce qui est méconnu. Lors,  les grandes lectures s’associent souvent à une quête de livres, auteurs et textes peu fréquentés voire, sans doute, rares ou parfaitement oubliés. Et j’ai grand plaisir à lire, par exemple, Paul d’Abbes, Maurice Boué de Villiers, Eugène Demolder, Révéroni Saint-Cyr ; ou, d’auteurs mieux connus, les œuvres qui le sont le moins, Le Curé de Meudon d’Eliphas Lévi, En 18… de Edmond et Jules de Goncourt. Néanmoins, assurément, il y des écrivains qui me sont très importants - j’évoquerai Marcel Schwob, Claude-Sosthène Grasset d’Orcet, Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Pierre Mac-Orlan, Charles Sorel, Fulcanelli, Pline l’Ancien, Ambroise Paré, Arthur Machen ; autant qu’il y a des récifs d’écoles et de genres sur lesquels j’aime aborder ou, c’est selon, m’échouer - je citerai le naturalisme, que je révère, avec l’épique Emile Zola et, excepté Maupassant, qui m’apparaît surfait, et dont les effets narratifs me semblent parfois trop mélodramatiques, tous les auteurs des Soirées de Médan, Léon Hennique, Paul Alexis…, puis ceux du « manifeste des cinq », Paul Bonnetain, J.H Rosny Ainé…, le fantastique, avec Gustav Meyrink, H.E Ewers, K.H Strobl, H.P Lovecraft, C.A Smith, Nathalie Henneberg…, le roman d’aventure, avec R. L Stevenson, William Defoe, J.M Falkner…, le romantisme allemand avec, en cimaise, Ludwig Tieck.

Les rencontres?

Avec mes éditeurs, Mathieu Baumier d’A Contrario et Pierre Gillieth d’Auda Isarn, qui ont rendu visible mon travail d’écriture. C’est une évidence. Mais c’est essentiel. Je leur en sais infiniment gré.

Avec deux récents recueils de nouvelles, Le Plomb (Ed. A contrario) et Voir la Vierge (Ed. Auda Isarn), vous faites irruption dans le monde des Lettres. Quelle est donc votre conception de la littérature? Acceptez-vous le jugement du poète F. Saenen, qui dit que pour vous "la littérature n'est en définitive qu'érudition parallèle et passion occulte? »

Je ne désapprouverai pas le poète F. Saenen. François Villon volait les enseignes des boutiques. Il les volait par goût de potache mais aussi parce qu’elles étaient riches de sens : au Moyen-Âge, les figures, dans leur profusion bizarre, grotesque, précieuse, qu’elles fussent-elles gargouilles ou enluminures, étaient premièrement la représentation, la mise en image, des Lieux rhétoriques et, précisément, des Lieux de mémoires – topoi et autres loci – qui aident à la construction du discours de l’orateur et, conséquemment, suscitent l’émotion de l’auditoire ; et secondement véhiculaient et celaient une ou des langues, des gnoses, des secrets de fabrication, des savoirs, un style, que l’on connaît sous différentes appellations : argot, brouillard, langue des oiseaux, langue diplomatique… Ainsi, en quelque sorte, la littérature c’est voler les enseignes, d’abord pour s’initier à des images fortes, formidables, controuvées parfois mais justes dans l’économie du discours, pour s’initier ensuite à des éruditions, fussent-elles à la marge. Egalement, en rhétorique, est l’asianisme, qui désigne un style abondant, s’éprouvant et se prouvant lui-même, hors de toute mesure, un style proliférant dans l’infini du lexique, un style qui est son propre thème, qui est texte et pré-texte. C’est ici la tradition de la littérature comme artifice, comme prescription d’artifices, laquelle m’intéresse fort, sachant que Le Verbe, après tout, est le premier artifice…

En définitive, et reprenant ce que je disais ailleurs, j’ai tendance à poser la littérature comme décor. Il y a l’endroit du décor, selon que l’on s’accorde plutôt à la raison, la lumière, le connu, et puis l’envers du décor, selon que l’on s’accorde plutôt au rêve, à l’ombre, à l’inconnu. Cependant, l’essentiel c’est le décor, c’est la littérature ; le tout étant de s’en approcher le plus possible, d’y atteindre parfois ; peu importe l’itinéraire, que l’on choisisse l’endroit ou l’envers. Ce n’est pas l’ombre, l’inconnu, le rêve qui s’opposent à la « vraie vie » mais, fût-elle la plus réaliste, la littérature, laquelle, toujours, systématiquement voire systémiquement, et quasi par définition, (n’)est (que) représentation, mise à distance par imitation, enchantement : décor, donc. A cet égard, à la limite, il n’est pas de pire ou de meilleure opposition à cette « vraie vie » que le réalisme (d’où mon admiration), puisque, par nature, et plus que toute autre école, il en consacre en effet l’imitation, puisqu’il la reproduit, puisque, et vraiment, il la contre-fait ; or, par force, qui contrefait fait s’oppose.

Et n’est-ce pas dans cette volonté même d’aller au vrai, à la simplicité, de revenir, selon l’expression, aux faits, que se trouve la preuve que la littérature en est l’exact opposé, qu’elle est factice de toutes les manières ? Qu’aurait-on besoin d’aller au vrai, de retourner à la vie, si en effet la littérature l’était, vraie et vive ? Aussi le réalisme est peut-être moins une tentative d’appréhender le réel qu’une tentative de faire oublier qu’il s’agit, encore et toujours, de littérature, de décor ; c’est de la littérature qui essaie de ne pas se poser comme telle mais qui, ce faisant, s’impose. Et tout cela vaut pour le rêve, l’ombre, l’inconnu, auxquels la littérature s’oppose aussi, en tant qu’ils sont également la vie, la « vraie vie », qu’ils en sont parties intégrantes – comme la mort. Le fantastique, le décadentisme sont juste des moyens de convoquer, de saisir, mai toujours en les imitant, d’autres aspect de cette « vraie vie » ; ils ne sont pas plus objectivement oniriques ou léthifère que le réalisme est objectivement… réaliste ; ils sont un simulacre, une contrefaçon : un décor. 

Je décèle chez vous, comme chez Guy Dupré, une double fascination pour la guerre et pour toutes les gnoses.

Merci de m’associer à Guy Dupré, dont je suis loin de la maîtrise.  Oui, la guerre, pour son intensité esthétique, pour ce qu’elle invente d’images ultimes. La guerre, non pas du chevalier qui s’épure dans les combats pour atteindre à des transcendances graaliques et dont l’épée est une croix, mais celle du routier, au plastron rouillé, à la mauvaise rapière, dont le ciel est un horizon incendié de massacres.  Je me plais à croire que la guerre par l’évocation de cadavres mène au cadavre des mots. Et si on peut chercher l’Esprit et Le Verbe et La Prière sous les mots, on peut également en chercher la chair et les viscères. Un ossuaire, un charnier de mots : c’est une gnose contraire.

"Décadent" vous l’êtes, mais que vous inspire notre décadence?

C’est une certitude - je me donne la morphine, dans un boudoir capitonné de tentures crépusculaires, que décorent des estampes, intitulées « soins cosmétiques », où sont des jeunes femmes qui coupent les veines maigres de leurs poignets bleuâtres.

Un mot sur Alexipharmaque et vos projets?

Les éditions Alexipharmaque poursuivent leur chemin, modeste mais, je le crois, de qualité. Elles restent toujours attentives à la publication d’auteurs essentiels, tels Luc-Olivier d’Algange, David Mata, Jean Parvulesco, et de jeunes écrivains talentueux, tel Edgar.PS., dont Les Correspondances du baiser sont d’un style très sûr et abordent finement la notion de mystère. Prochainement, nous publierons Constat d’Occident  de Laurent Schang, qui est un recueil de nouvelles historiques, politiques, guerrières, d’une austère superbe ; et, dans un travail de réédition, ouvrant une nouvelle collection, L’Orient Vierge  de Camille Mauclair.

Le 17 janvier MMVII

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