06 décembre 2006

Pour saluer Jean Mabire

"Ecrire, c'est une fuite. Mais une fuite que je pare de plumes magnifiques: le risque, la ferveur, le mépris - la joie, en un mot."  Jean Mabire, novembre 1966.

"Et le rêve et l'action": ces mots, par lesquels débute le premier poème d'un rescapé des tranchées, Drieu la Rochelle (Interrogations, 1917), définissent à la perfection l'itinéraire rectiligne de Jean Mabire, qui, au long de son existence (1927-2006), coiffa tour à tour la casquette de l'artisan et du journaliste, celle du soldat et de l'historien, et bien sûr celle de l'écrivain. Ce n'est pas le lieu d'évoquer ici l'autonomiste normand, ni le fédéraliste européen, ni même l'officier français. Sauf que la guerre, Jean Mabire l'a décrite dans nombre de ses livres: voilà pourquoi le grand public le connaît surtout pour ses récits de guerre. De l'Yser à Narvik, des Alpes à la Crète, il a chanté les armes et les reîtres, avec une tendresse certaine pour les vaincus de l'histoire. Et sa guerre à lui en Algérie, comme officier du 12e Bataillon de chasseurs alpins, il l'a racontée dans Les Hors-la-loi (R. Laffont, 1968), l'un des plus puissants romans inspirés par cette époque avec Au lieutenant des Taglaïts, de son camarade Philippe Héduy.

Celui dont je désire faire l'éloge - un éloge d'une objectivité relative: j'ai éprouvé pour Jean l'affection que l'on porte à ces oncles qui éblouissent et intimident -, c'est le lettré. Lui qui se gaussait des gens de lettres, lui que hérissaient le snobisme et la futilité germanopratines, possédait dans son accueillante maison de Saint-Malo une bibliothèque de vingt mille volumes. Ce moine-soldat fut aussi un lecteur acharné qui, à plus de soixante-quinze ans, passait encore des nuits entières à sa table de travail, sous la protection des léopards d'or, à découvrir une œuvre ou à nuancer son jugement sur un auteur. Telle est l'une des leçons de Maître Jean, comme l'appellent ses amis: cette opiniâtreté, cette capacité de travail et de remise en question. En témoignent les quelque six cents notices consacrées à des écrivains, illustres ou méconnus, fréquentables ou ostracisés par les bien-pensants, qu'il rédigea, semaine après semaine, pendant près de quinze ans. Je veux parler des précieux Que lire? (Ed. Dualpha), sept volumes pleins de science et de ferveur, le parfait vade-mecum de l'amoureux des Lettres.

Mabire avait débuté sa carrière de critique littéraire en 1963 par un essai sur son compatriote Drieu la Rochelle, qu'il publia à la Table ronde, la mythique maison de Roland Laudenbach. Il s'y livrait à un dialogue posthume avec l'auteur du Feu-follet, mais aussi avec un autre Normand, Jean Prévost, tué les armes à la main dans le maquis du Vercors. Tout Mabire est là, dans cette volonté de réconcilier ceux pour qui l'action fut le prolongement du rêve. On y trouve aussi la jeunesse de cœur, l'inlassable curiosité ainsi qu'une ouverture d'esprit que l'on voudrait siennes au même âge.

Dans Que lire?, le critique aborde en trois pages un écrivain dont il a lu les œuvres les plus significatives, qu'il relie aux grande dates de la biographie, car pour lui un auteur est avant tout le produit d'une lignée et d'une tradition, même (surtout) s’il se révolte contre l'une ou l'autre. En quelques phrases ciselées avec un sens évident de la formule, il parvient à camper un artiste et son époque, les grandes tensions d’une œuvre, ses forces et ses faiblesses. Une bibliographie de et sur l'écrivain fait de ces volumes un incomparable outil de travail, ainsi qu'un guide de la littérature des XIX et XXèmes siècles plein d'humour - un humour assez british, ou plutôt normand - et d'une modestie toute féodale, car ce gentilhomme possédait une noblesse d'âme bien rare de nos jours.

Avec le capitaine Mabire, le lecteur appareille pour des périples sans fin, d'Abellio à Augiéras, d'Anouilh à Aragon, d'Artaud à Amundsen. Ce dernier nom ne jaillit pas par hasard sous ma plume: Maître Jean n'a jamais caché sa fascination pour les explorateurs en général, pour les marins en particulier (le monde de la voile n'avait plus de secret pour lui), surtout s'ils cinglent vers le Septentrion. D'où son affection pour les nobles voyageurs: Segalen, Loti, Gobineau. Et sa volonté, victorieuse des deuils comme de la maladie, de transmettre son immense savoir touchant les poètes normands (Des Poètes normands et de l'héritage nordique, Dualpha). Parmi ses écrivains préférés figurent des rebelles, ceux qu'il appelait, en héritier du Romantisme, les éveilleurs de peuples: Pearse par exemple, le héros de la renaissance irlandaise à qui il consacra un essai incandescent (Une vie pour l'Irlande, Ed. Terre et peuple). Ou Mano Dayak, le chef des Touaregs.

Pour conclure ce bref hommage, un souvenir: je ne suis pas peu fier de l'avoir convaincu de relire un livre-culte, Tempo di Roma, de mon compatriote Alexis Curvers. Mabire renâclait: l'homme lui avait déplu ("trop réactionnaire"). J'insistai en lui disant qu'il s'agit d'un des tout beaux livres sur la Ville éternelle et son petit peuple. Cela nous vaut une notice chaleureuse. J'ai ainsi pu lui faire découvrir quelques Thiois: Marie Gevers la païenne, Charles Bertin le francophile… mais pas Marc. Eemans, le dernier survivant du groupe surréaliste, qui était déjà son ami quand j'ânonnais encore poeta, a, am.

Jean Mabire était élégant, au physique (ces gilets de tweed, un port de tête!) comme au moral. La preuve? Un visage d'une beauté brute. Le regard clair, le sourire lumineux et quelle bienveillance pour ses cadets! On est fier d'avoir connu cet homme honnête et fidèle qui, dans sa vie comme dans ses livres, nous enseigne le risque et la ferveur.

© Christopher Gérard, 2006.

 

Commentaires

Convertir quiconque ( a fortiori Mabire ) à Alexis Curvers
et à l'un des plus beaux livres sur Rome : "Tempo di Roma", c'est une belle et bonne action.
Je m' efforce de signaler ce livre chaque fois que je le peux.

Ecrit par : christian dedet | 20 décembre 2006

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