22 mai 2008

Jüngeriana

 Jüngeriana

"Comme il croit aux valeurs de la civilisation et de la culture ainsi qu'aux vertus d'Ancien Régime, comme il ne croit pas aux droits de l'homme ni au tiers-mondisme ni à la globalisation, il n'a pas sa place dans notre société. Il doit rester à Coblence dans l'Armée des princes".  Marcel Schneider, Les prophéties du guerrier solitaire, Le Figaro, 2 juin 2000.

Tout d'abord, saluons les éditions du Rocher qui publient dans une élégante collection de petit format deux livres dignes de figurer dans nos bibliothèques. Un inédit en français d'Ernst Jünger: Eloge des voyelles, traduction par J.C. Evrard d'un texte datant de 1934 avec une ample introduction. Il s'agit d'une réflexion sur le langage et la langue (Sprache) que Jünger publie à un moment crucial: le triomphe de la révolution nihiliste (Hitler, Rosenberg) sur la révolution conservatrice (Heidegger, Jünger, Schmitt). Aujourd'hui, comme les lectures anachroniques et manichéennes tiennent lieu de dogme absolu, ce genre de distinction élémentaire (nihilisme hitlérien ou conservatisme révolutionnaire) est devenu suspect, voire incompréhensible pour nombre de procureurs professionnels. Dans cet essai, Jünger, en parfait "gnostique de la langue", manifeste sa nostalgie de l'Ursprache: les mélodies, les rythmes et les souffles du langage qui préexistent au système de la langue. Passent les langues articulées ; mais demeure le babil, la musique. Les voyelles sont pour ce lecteur attentif de Rimbaud, les racines du langage: elles sont féminines, fugaces et colorées (A, par exemple est pourpre, correspond à l'aigle, au rire majestueux). Elles donnent au mot sa mystérieuse poésie: "par A nous apostrophons la puissance, par O la lumière, par E l'esprit, par I la chair et par U la terre-mère". Texte obscur, exercice de philologie au sens strict sur lequel plane l'ombre de Hölderlin (étudié à la même époque par Heidegger), Eloge des voyelles contient sans doute des allusions rusées à la nature des poètes et des chefs de peuples.

Deuxième titre édité par le Rocher, qui, rappelons-le, publia au début des années cinquante les trois essais Sur l'Homme et le Temps: les récits et souvenirs d'un fidèle ami français de Jünger, Frédéric de Towarnicki, traducteur des Journaux de guerre. L'auteur nous offre des anecdotes, des réflexions ainsi que les réponses d'Ernst Jünger à diverses questions essentielles: l'astrologie ("une sorte de savoir préhistorique égaré dans notre monde moderne"), la technique au caractère magique et ambigu, le nihilisme ("les Grands Forestiers sont partout"), la guerre en général et le Paris de l'Occupation. L'idée d'interrègne, en laquelle se conjuguent titanisme et détresse spirituelle, et qui est le fruit de lectures innombrables d'Hölderlin, occupe une grande place: "les Dieux perdront de leur crédibilité. Mais ils reviendront, car ils reviennent toujours avec des visages nouveaux. Le fait qu'ils soient inventés ne prouve rien contre leur réalité". Les conceptions "cosmiques" de l’écrivain apparaissent clairement. Sont  aussi évoqués des amis - Jouhandeau, Guitry, Picasso - et parmi eux la curieuse figure de Niekisch, théoricien national-bolchévique: "celui qui résiste vraiment, qui a osé faire face au tyran lorsque le danger était mortel, celui-là est rarement honoré et devient un reproche pour les autres qui piétinent le vieux lion, mais seulement après sa mort".

Philippe Barthelet, écrivain et chroniqueur à France Culture, est parvenu à rassembler une impressionnante cohorte d’amis et de spécialistes dans un somptueux Dossier H Ernst Jünger qui devra figurer dans toute bibliothèque jüngérienne. Le résultat de son labeur laisse pantois: six cents pages, septante contributions et textes d'archives, un festival de fidélité et d'intelligence. Jouhandeau, Mac Orlan, Mitterand, Boutang, Haedens, Hesse, Evola, Cocteau, Eliade, Caillois, les Belges Bauchau et Poulet, plus les grands spécialistes académiques (Poncet,  Merlio, Beltran-Vidal, Hervier, etc.), mes confrères d'Algange, Massonet, Rozet, bref une pléiade d'esprits de toutes les générations se sont ligués pour rendre hommage à celui qu’Antoine Blondin nommait le "reître méditatif". Il est impossible de résumer pareil ensemble. Toutes les sensibilités y trouveront leur miel, mais je citerai pour mémoire les textes de D. Venner, lumineux sur l'essence de la Révolution conservatrice, ou celui de mon compatriote Francotte: "J'entends encore W. Roepke, l'économiste - plus ou moins contemporain de notre auteur - expliquant, lors d'un dîner, que, dans sa jeunesse, quand la littérature enfantine était peu abondante, ses parents lui donnaient à lire, en latin bien entendu, les Métamorphoses d'Ovide et, en français, les Aventures de Télémaque. Telle était la génération qui fut décimée à Langemark et sur la Somme". P.M. Coûteaux définit Jünger comme "la quintessence de l'esprit allemand qui voit dans la nature un continuum sans bornes où l'homme n'est qu'une espèce parmi les autres". Ivresse dangereusement païenne (celle de l'unité préchrétienne de l'Europe, du rejet de l'idée d'un Dieu personnel), Christianisme singulièrement cosmique dont le dogme principal est l'unité du monde. Ou encore R. Boyer analysant les riches références scandinaves de Jünger: l'Yggdrasill y occupe une plus grande place que la Croix.

Les Cahiers Ernst Jünger en sont maintenant à leur quatrième livraison, consacrée à la Grande Guerre: on y trouve les contributions d'un colloque tenu à Laon, dont Jünger se fit nolens volens le conservateur et même le sauveur au mois de juin 1940. Comme le dit F. Poncet, son traducteur aux éditions Bourgois: "E. Jünger, en juin 40, c'est un peu Bachelard ou Eliade sur le terrain". Outre un hommage à J.F. Palmier, le recueil contient d'intéressants articles en français et en allemand sur les combats de la région, l'importance de la guerre chez les deux frères, des études érudites sur l'une ou l'autre œuvre (Philémon et Baucis par exemple), deux traductions inédites: A l'ami corps et bien perdu, Du langage et du style.

D'Allemagne nous vient un beau témoignage de ce dialogue paneuropéen: les approches jüngeriennes du sculpteur français S. Mangin, un grand artiste dans la lignée de Bourdelle et de Rodin. S. Mangin est l'auteur d'un buste de Jünger à 95 ans. Les séances de pose ont lié les deux artistes d'une amitié exemplaire, qui les mena en Crète, "l'île des Dieux" dixit Jünger. Le beau livre de S. Mangin nous offre 121 clichés de ces rencontres, de ce périple méditerranéen et surtout de ses œuvres: bronzes d'un classicisme vigoureux, d'une beauté qui prend à la gorge. Je pense au monument pour Dresden, ville martyre ; à son Léonidas, à Héraclite, au Rebelle.

Christopher Gérard

E. Jünger, Eloge des voyelles, Rocher.

F. de Towarnicki, E. Jünger. Récits d'un passeur de siècle, Rocher. P. Barthelet éd., Ernst Jünger. Dossier H, L'Age d'Homme. S.D. Mangin, Annäherungen an Ernst Jünger 1990-1998, Langen Müller, München 1998, ISBN 3-7844-2701-4.

Publié dans Antaios, 2000.

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« Parfois, je pense que les Dieux aussi feront un jour leur retour, en se manifestant sous d’autres formes. Pour moi, dans la nature, le cosmos, il y a une dimension divine, sacrée. » Ainsi parlait Ernst Jünger le 15 octobre 1995, jour anniversaire de la naissance de Virgile. Il répondait ainsi aux questions pertinentes de ses deux traducteurs italiens, Antonio Gnoli et Franco Volpi, qui ont eu la bonne idée de publier ces trois entretiens sous le titre Les prochains Titans (Grasset). Ce livre peut être considéré comme le testament de Jünger, ultime message adressé à la postérité. Le lecteur est confondu par la lucidité des réponses du centenaire de Wilflingen. D’emblée, Jünger court à l’essentiel et présente sa conception du temps: « Question: Nietzsche rompt de cette manière avec la conception linéaire du temps et revient à une conception cyclique... Réponse: Oui. Cette distinction  traditionnelle entre temps cyclique et temps linéaire est très importante. Pas seulement pour Nietzsche. Spengler aussi, dans sa vision de l’histoire, soutient la conception cyclique. Et je me range également parmi les partisans du retour à une expérience cyclique du temps ». Le mythe du Progrès indéfini est impérialement balayé: « La puissance du cosmos reste identique, il n’y a ni progression ou régression, ni accélération ou décélération qui puissent la modifier. Ce qui change, ce sont les figures... » Il est vrai que Jünger, tout jeune, avait été frappé par la catastrophe du Titanic, perçue comme un signe du destin: « le naufrage de l’idée même de progrès ». A une question concernant le siècle prochain, il répond: « Je n’en ai pas une idée vraiment heureuse et positive. Pour le dire avec une image, j’aimerais citer Hölderlin, qui, dans Le Pain et le Vin, a écrit que viendrait l’ère des Titans. Dans cette ère à venir, le poète sera contraint à la léthargie. Les actions seront plus importantes que la poésie qui les chante et que la pensée qui les reflète. Ce sera donc une ère très propice pour la technique, mais défavorable à l’esprit et à la culture ». Outre des réflexions sur la télévision ou la république de Weimar, Jünger évoque les ombres d’amis disparus: Carl Schmitt, qu’il surnommait Don Capisco, Hugo Fischer (dont il s’inspire pour la figure de Nigromontanus), Georg Nebel, singulier penseur, parfait connaisseur de la Grèce antique qui voulut réconcilier les Dieux hellènes, germaniques et celui des chrétiens. Heidegger est bien entendu cité, ainsi que Friedrich Georg, l’auteur de Griechische Mythen, un ouvrage fondamental pour comprendre Ernst Jünger. Interrogé sur Eliade, il évoque l’aventure d’Antaios (1959-1971): « avec ce géant dont les forces sont revigorées par le contact avec la terre, la mère qui l’a engendré, nous entendions rappeler que la terre est le fonds commun d’où jaillissent toutes les énergies: celles-ci, bien que souvent opposées, ne peuvent être comprises qu’en relation avec leur commune origine. L’homme aussi, fils de la terre, ne peut garder son équilibre, dans le tourbillon de l’immense énergie cosmique libérée par la technique moderne que s’il retrouve son enracinement dans la profondeur de son origine terrestre ». A citer ces lignes, qui doivent être limpides en allemand, je ne peux que m’indigner de la médiocrité de la traduction commise par Myriam Bouzaher. Les éditions Grasset ont en effet été mal inspirées de confier travail aussi délicat à une traductrice ( ?) qu’il faut bien qualifier de calamiteuse: méconnaissance de la concordance des temps, subjonctifs douteux, pauvreté du vocabulaire, pâteuses répétitions: aucun des écueils de ce difficile métier ne nous est épargné.

Les éditions La Délirante nous offrent plusieurs volumes composés avec un soin d’un autre temps: tirage limité, typographie au plomb, papier chiffon, estampes et dessins à la plume, bref un soin exquis, rarissime de nos jours. Tous les jüngeriens se procureront d’urgence leur dernier bijou: San Pietro suivi de Serpentara (voir aussi Aphorismes (1995), Mantrana (1984) et Sauts de temps (1989)). Ils y suivront Jünger et son frère dans leur périple: Méditerranée mythique (encore intacte vers 1955), pêche au thon, gastronomie traditionnelle et discussions avec des insulaires particulièrement attachants... Un régal, mais aussi l’occasion pour des lecteurs nés bien après ce voyage de  comprendre, douloureusement, que le monde décrit par Jünger s’est évanoui comme la Grèce de Michel Déon. Du volume intitulé Aphorismes, je picore deux ou trois sentences: numéro 1 « Dieu et les Dieux », numéro 2 « Les Dieux sont chez eux sur les planètes, Dieu dans les étoiles fixes. », numéro 26 « A mesure que monte le nihilisme, le catholicisme tend à la décomposition, le protestantisme à la momification ». Splendide hommage Au coeur aventureux, rendu par le poète Luc-Olivier d’Algange dans la revue Alexandre (septembre 1998): « Le monde moderne est une ruée vers le bas (...) « Dieu est l’Intellect », la formule de Maître Eckhart, il n’est peut-être pas vain de le souligner, rejoint celle d’Anaxagore. En décrivant les règnes du visible et de l’invisible, de la nature et des rêves, de l’action et de la contemplation, de l’immobilité et du mouvement, Ernst Jünger fit de son oeuvre un vaste traité de métaphysique expérimentale, une théodicée poétique à laquelle nous devons, nous autres Européens modernes, notre première victoire décisive sur le nihilisme ». Tout serait à citer car il s’agit d’un des plus beaux hommages en langue française rendus à Jünger.

ε ε ε

« Il nous a aidés à garder la tête haute, à ne pas sombrer dans les marécages de la politique, de l’avilissement et de la bêtise ». Marcel Schneider, Le Figaro, février 1998.

Jusqu’au bout, Jünger sera resté fidèle au poste, la plume à la main, le regard pointé sur le monde et le cœur à l’ouvrage. En octobre 1997, paraît Siebzig verweht V (Klett-Cotta Verlag), son journal depuis 1991. A la date des calendes de juin 1994, on lit une lettre qu’il m’avait adressée : « An Christopher Gérard. Dank für Antaios III. Das Heft ist wieder exzellent ».  Ernst Jünger regrettait le peu d’intérêt porté à l’œuvre de son frère Friedrich Georg, le poète, l’auteur de livres essentiels sur les Mythes, les Dieux et les Héros de la Grèce antérieure. Les éditions Bourgois nous offrent, dans la ferme traduction de Julien Hervier, Feu et Sang, un texte halluciné datant de 1925. Jünger y narre ses chasses cruelles des Flandres, entre Arras et Cambrai. Le jeune guerrier découvre la guerre industrielle : « La bataille est un terrible affrontement entre industries et la victoire le succès du concurrent qui a su travailler plus vite et plus brutalement ». La domination de la machine sur l’homme, et donc du valet sur le maître, y est disséquée. Même si le courage individuel demeure encore indomptable, le lecteur ne peut que frémir devant le caractère démoniaque de la guerre mécanisée, qui annonce l’actuel triomphe conjoint de l’industrie, de la bonne conscience et de l’argent. Le jeune reître élabore dans ce livre attachant une morale soldatique : « il semble, au front, que l’homme constitue la seule grandeur véritablement à la mesure de cette terrible épreuve ». Tel le Protagoras de Platon, Jünger, souvent décrit comme inhumain, définit une sorte d’humanisme guerrier, non celui des clercs et de leurs maîtres, les marchands, mais celui des Héros homériques. Il se révèle ici digne fils de l’Hellade : le jeune bachelier, avant de s’engager à la Légion, s’était mesuré à Homère et Xénophon. Jünger décrit cette étrange transe qui saisit le guerrier, que Drieu la Rochelle éprouva à Charleroi : le couple divin de la peur et du courage. Mais ici, il s’agit aussi d’une possession par une force supérieure : « excitation et réflexion, sang sombre et feu clair, l’ample pulsation qui rythme les batailles ». Je pense au délire des Hommes-Loups de nos anciens mythes : Jünger et ses gars sont en fait unis par une fraternité quasi animale, celle de la horde… ou du monastère. Mais le fauve garde sa lucidité, malgré l’enthousiasme meurtrier: il suffit qu’un Anglais lui tende une photo de famille pour que la rage de tuer s’apaise : « Peut-être, s’il s’en tire, racontera-t-il à ses enfants qu’un talisman lui a sauvé la vie. J’abaisse mon pistolet, lâche sa vareuse d’un geste brutal, mais ce geste est déjà à demi-amical ».

Autre texte  disponible en français, Sertissages. A propos de l’Apocalypse (Fata Morgana) dans une traduction d’Henri Plard. Ce court texte débute par l’invocation des prêtresses du sanctuaire de Dodone : « Zeus était, Zeus est, Zeus sera. Ô Zeus, ô Puissant que tu es ! ». L’auteur du Recours aux forêts écrit : « Le bois sacré est une île de félicité ancienne, de cette patrie spirituelle qui ne connaît pas la mort. Elle fut et demeure le refuge de l’Homme, est sa forteresse éternelle, les Dieux sont les murailles qui en couvrent les approches ». Jünger médite aussi sur le symbole de l’Arbre de vie, sur l’éternel retour des Dieux, comparable à l’incessante activité des volcans : « Proche est / Et dur à sertir le Dieu ». Son mysticisme est calme, tempéré par une raison souveraine aux antipodes de l’étroit rationalisme de la modernité ; quant aux images, elles n’ont rien de chrétien : « l’Un et le Zéro sont le lingam et le yoni de l’Univers ».

Lecteur infatigable, Jünger connaissait admirablement la littérature française, non point celle des manuels, mais la charnelle. Son essai sur Rivarol, qu’il traduisit jadis en allemand, en est l’éclatante démonstration. Grasset réédite Rivarol et autres essais, déjà publié en 1974. Jünger s’était intéressé à l’écrivain monarchiste dès le début des années cinquante. Tous deux avaient en commun une même passion pour la langue, pour la raison, une même méfiance face aux impostures illuministes.  Rivarol est, avec Chateaubriand et Balzac, l’un des grands théoriciens du légitimisme et du conservatisme éclairé : « Le vrai conservateur est celui qui se laisse le moins aller au romantisme, voire à l’enthousiasme, et n’en a d’ailleurs que faire. Le « res, non verba », est sa loi». Ce bon sens «réactionnaire» lui permet de distinguer nettement entre peuple et état : les réflexions sur ce sujet sont fondamentales et devraient être méditées par tous les micro-nationalistes. Je pense ici à un vieux slogan flamingant : « Volk, word Staat ! » (Peuple, deviens Etat), qui ne peut aboutir qu’à des impostures et des catastrophes. Voilà une belle occasion de redécouvrir un auteur ostracisé par les intellectuels de cour, mais chanté par le plus grand écrivain allemand du siècle.

Sur Ernst Jünger, il faut saluer la bio-bibliographie publiée par Alain de Benoist, jüngerien que l’on peut classer dans l’espèce des amateurs acharnés, mais qui doit être un spécimen unique : alors que bien des chasseurs du dimanche tentent de l’épingler de manière peu subtile, il reste difficile à cataloguer correctement. L’outil de travail qu’il nous propose, le premier du genre en français, Ernst Jünger. Une bio-bibliographie (Trédaniel) consiste, comme son titre l’indique, en une bibliographie année après année, enrichie de notes réduites à l’essentiel sur la biographie de Jünger. Le lecteur peut donc suivre, en parallèle, une vie et une œuvre hors du commun. Livres, rencontres et voyages défilent sous nos yeux. Toutefois, il ne s’agit pas d’un essai sur l’œuvre proprement dite : pour cela, il faut consulter le numéro spécial de Nouvelle Ecole (n° 48, hiver 1996). Les écrits d’Ernst Jünger sont minutieusement recensés, ainsi que les traductions : vingt langues, du japonais au catalan ! La langue française est la mieux représentée, servie par des traducteurs de haute volée : Thomas, Plard, Hervier, Poncet, … Pour l’anecdote, mais celle-ci est pleine de sens, citons les éditions clandestines de Sur les falaises de marbre, qui ont circulé vaille que vaille en Ukraine et en Lithuanie au plus noir de la nuit stalinienne. Que des hommes aient risqué leur peau pour diffuser ces textes en dit long sur leur puissance. Quel plus bel hommage  pour un écrivain ? Alain de Benoist ne reprend pas les articles politiques des années d’engagement, qui restent à rassembler. Thèses, numéros de revues, essais, de 1933 à nos jours, sont cités par ordre chronologique. L’auteur joint une filmographie et la liste des émissions radiophoniques (on peut y joindre un CD tout récent). Un cahier photographique en noir et blanc agrémente ce livre austère, qui comporte une bibliographie de l’œuvre de Friedrich Georg Jünger.

Parmi les jüngeriens qui peuplent encore bosquets et taillis, citons l’espèce des spécialistes dits agrégés (cuirasse et camouflage différents des précédents), dont la plupart peuvent par ailleurs être classé dans la sous-espèce (assez rare) des spécialistes agrégés passionnants. C’est le cas d’une intéressante colonie groupée autour du D. Beltran-Vidal, la directrice des Cahiers Ernst Jünger (CRDEJ, 1ter rue Carnot, F-05000 Gap). Le numéro II traite des rapports entretenus par l’immense lecteur que fut Jünger avec la littérature européenne, dont il avait une vision plus qu’ample. Des dizaines d’années de lecture intensive, une sensibilité artistique extraordinaire, ainsi qu’une formation intellectuelle rigoureuse (les langues anciennes et les sciences naturelles : Virgile et Linné), sans oublier une expérience hors du commun (les randonnées pédestres, la Légion, le front, l’armée, la gêne matérielle, les voyages, etc.), bref, cet ensemble unique faisait du «liseur» Jünger un cas à part, une sorte de dinosaure, entre Goethe et Malatesta. D. Beltran-Vidal traite du nationalisme de jeunesse (surtout chez Friedrich Georg), l’idéologie des anciens combattants, et de cette culture de guerre souvent méconnue, d’où des interprétations partielles. Deux études allemandes comparent l’opus jüngerianum à des œuvres a priori situées aux antipodes et replacent donc celui-ci dans le Zeitgeist. I. Rozet analyse avec autant de passion que d’érudition, le regard porté par Jünger sur l’histoire de France à travers les œuvres de Rivarol, décidément central, et de Chateaubriand.  Elle montre bien que l’Anarque avait parfaitement saisi les ambiguïtés du Siècle des Lumières… qui fut aussi celui des charlatans, occultistes ou rationalistes. La Révolution française est considérée sans la moindre illusion : « un déluge », qui en annonce d’autres, encore plus sanglants, celui de 1917 par exemple. Cette catastrophique révolution fut bien une coupure dans le continuum européen, et, pour la France, la cause de son éclipse. Elle marque le début de ce que Spengler appela « le déclin de l’Occident ». I. Rozet nous fait bien comprendre à quel point Héliopolis est un livre essentiel, qui peut à bon droit être considéré comme un bréviaire pour anarques d’aujourd’hui. Jünger ne nourrit aucune illusion sur les théories contre-révolutionnaires: « le conservateur ne saurait ni vivre dans le seul passé, au risque de devenir un réactionnaire, ni concevoir le futur à la manière des tenants de l’idéologie du progrès. Le grand midi consiste peut-être à vivre dans le présent qui sait unir le passé à l’avenir ». 

Publié dans Antaios, 1998-1999.

 

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Commentaires

Merci, cher Christopher, pour cet article. Pour rendre hommage à EJ, je me permettrai de détourner un de ses aphorismes : "Herkunft bleibt stets Zukunft", en une formule qui me paraît convenir à l'art littéraire du maître de Wilflingen, et qui me guide dans l'intérêt que je porte à l'art, à tous les arts : Herkunst bleibt stets Zukunst !

Ecrit par : le photon | 18 juin 2008

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