03 décembre 2006

Henry Bauchau

Autour de L'Enfant bleu (Actes Sud)

 

Henry Bauchau : Les questions que vous m'avez envoyées sont intéressantes, mais elles tournent trop autour du symbolisme. Après tout, mon roman L’Enfant bleu (Actes Sud) est l'histoire actuelle d’un jeune malade appartenant de la banlieue de Paris, qui vit en même temps la vie courante des banlieusards et une vie fantasmatique souvent terrifiante.

Christopher Gérard : vous lui donnez pourtant un nom mythologique, Orion.

Oui. Pendant que je commençais à réfléchir à ce roman, j’ai souvent songé à un tableau de Poussin, vu à une exposition avec Pierre Jean Jouve. J’étais très intéressé par les réactions de Jouve, car c'est un homme qui avait une vision très forte et subtile des tableaux. Ce tableau-ci ne l’avait pas intéressé, alors qu'il m’avait beaucoup frappé. On y voit Orion aveugle, dirigé par un enfant qu'il porte sur ses épaules.

Orion, dans la mythologie grecque, est aussi une sorte de héros foudroyé. Comme l’adolescent du récit ?

Le tableau de Poussin me semblait illustrer le cas de certains psychotiques. D’un côté, le géant aveugle, de l’autre un enfant qui le guide. Cet enfant, c'est le jeune psychotique lui-même et c'est sa propre enfance qui va le guider. Orion, le héros du roman, va pouvoir retrouver en lui les traces perdues de l'enfant bleu. Orion suit un long chemin, vit des péripéties multiples avant de se souvenir de cet enfant bleu. Un enfant de sept ans - alors que lui alors n’en avait que quatre - qui l’a aidé à survivre à l’hôpital où on l'opérait du cœur. L'enfant bleu l’a compris, l'a défendu, lui a appris des choses et lui a permis de ne pas laisser voir à quel point il était différent des autres. Le retour de l'image de l’enfant bleu a peu à peu guidé Orion vers lui-même jusqu'au moment où il a été capable de dire « je » et de renoncer à casser dans le métro, à passer à l'acte pour se venger. A ce moment, une voix d'enfant bleu lui dit: "Prends ton bonnet et va mendier!" Ainsi le don des autres va soulager Orion de son chagrin et de l'injustice qu'il vient de subir.

Le métro est une image récurrente dans le roman. Ne joue-t-il pas, dans cette sorte de remontée, le rôle des Enfers ?

Ne compliquons pas trop. Le métro et le bus sont le problème de tous les banlieusards, des millions de personnes qui vivent à la périphérie. Ils passent chaque jour, aux heures de pointe, un part pénible de leur temps dans le métro ou dans les bus. Orion en souffre beaucoup, il l’évoque dans ses dessins, où l'on voit des démons ou des squelettes dans les bus.

Je crois que ceci nous amène au démon de Paris, qui fait tant souffrir Orion.

Le démon de Paris est une vision, parfois une hallucination d’Orion, née d'une souffrance intérieure qui provoque en lui des réactions physiques. Elle est née des craintes causées par son sentiment d'incapacité à jouer son rôle dans la situation d'enfant, d'adolescent et enfin d'adulte. Il s’agit aussi de pulsions réprimées.

Orion est donc un cas que vous avez suivi?

Non. J’ai suivi de nombreux cas que j’ai condensés ici. Même si un de ces cas a été plus important que les autres. Un roman, c’est partir des expériences de la vie puis laisser aller l’imagination. Tout n’est pas réaliste dans L’Enfant bleu. On pénètre dans l’imaginaire d’Orion – donc de plusieurs malades - et dans mon imaginaire propre. C’est un livre que j’ai écrit pas à pas, dans l’inconnu, sans savoir comment j’aboutirais et j'ai mis plus de quatre ans à l'écrire.

Je voudrais revenir au démon de Paris.

C'est une image très forte qui obsédait l'un de mes malades, un adolescent psychotique à qui le monde faisait peur, qui devait faire un long trajet de sa banlieue à Paris, chaque jour. Il est vrai qu'il règne dans Paris une sorte de démon collectif, comme toutes dans les grandes villes du monde.

Existe-t-il?

Oui, il existe dans le traitement. Dans L'Enfant bleu, Véronique, la psychanalyste, ne peut nier le démon de Paris, car elle le voit en action chez Orion. Si elle le nie, elle empêche la parole du malade de se proférer et elle rend impossible tout dialogue avec Orion. En revanche, ce qu'elle fait à plusieurs reprises, c'est de bien préciser: Je suis payée par l'Hôpital pour ne pas croire au démon, car c'est une institution laïque. Cela, Orion peut l'entendre et l'accepter, car il voit bien que Véronique est à ses côtés et croit avec lui, durant ses crises, à "son" démon de Paris.

Seulement quand elle est avec Orion?

Cela, c'est au lecteur de l'élucider. Que chacun fasse sa propre lecture.

Vous-même, au cours de vos multiples expériences, n'avez-vous pas dû "croire" à divers démons de Paris ou d'ailleurs?

Oui. Quand on a comme moi vécu une longue vie, traversé deux guerres pour arriver à un moment où la guerre ne cesse de régner, comment ne pas croire qu'il y a des forces du mal en action? Il y a en nous ce que Freud nomme la pulsion de mort. Comment nier cette pulsion de mort avec la bombe atomique qui risque de se diffuser partout, y compris dans des groupuscules de terroristes? Le démon d'Orion, c'est le démon de Paris. Une vision qui lui est propre et qui n'a rien à faire avec les représentations, qui correspondaient à leur époque, des démons du Moyen Age.

Et Véronique?

C'est une vraie psychanalyste, qui a suivi tout le curriculum, qui a elle-même subi une psychanalyse. Quand elle se trouve devant Orion, elle est très désorientée au début par ses symptômes. Elle se met à l'écoute, cherchant s'il y a une voie vers la guérison. Elle entend dans la parole d'Orion une image éclatante de beauté: celle des trois cents chevaux blancs de la Vierge de Paris galopant à travers les rues de la ville pour y poursuivre le démon. Elle se dit que celui qui a pu concevoir cette image est peut-être un artiste et qu'il faut essayer la voie de l'art. Elle encourage Orion dans cette voie, mais sans chercher à interpréter psychologiquement ses oeuvres. Elle le conseille au point de vue artistique. Mais elle accepte toutes les manifestations de son talent, notamment des dessins qui lui font horreur.

A la lecture de ce roman souvent déstabilisant, une question vient à l'esprit: l'art préserve-t-il de la folie - vous préférez parler de délire - ou en constitue-t-il une part essentielle?

J'ai tenté d'exprimer mon point de vue dans un poème, Deuxième exercice du matin. Je vous en cite quelques vers:

Exercice du langage

Déchirante obliquité

A la porte du délire

Déliante obscurité

L'innocence de l'oreille

Se prosterne plus profond

Il faut pouvoir aller jusqu'à la porte du délire et revenir sur ses pas dans ce que nous appelons le monde réel.

Comme Orphée?

Comme Orphée… Je pense que l'art est pour beaucoup de malades psychiques un instrument qui peut les aider dans la découverte d'eux-mêmes, qui peut les mener à une relative guérison. Chaque époque décide d'une certaine conception de la normalité, elle est particulièrement étroite à notre époque. L'art peut être un moyen de mener vers la liberté. Beaucoup de malades parviennent à créer des œuvres en inventant leur propre technique, comme on peut le voir au Musée de l'Art Brut à Lausanne. Songez au Facteur Cheval qui au cours d'une de ses tournées heurte du pied un caillou, le prend en main, le trouve si beau qu'il se dit que si la nature peut faire des pierres de cette beauté, il peut lui-même construire un palais.

Et se guérir tout seul?

Peut-être.

Paris, 15 octobre 2004

Publié dans la Revue générale, décembre MMIV.

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