18 novembre 2006
Paul Willems
Deux bijoux, publiés par Bruno Roy sous la belle casaque ivoire des éditions Fata Morgana, tirés à 500 exemplaires et ornés de bois de Max Elskamp. Dans Lire, écrire le grand dramaturge belge Paul Willems (1912-1998) livre des réflexions et des souvenirs sur la lecture, « ma joie et mon délire », que ce soit au café, au lit - seul ou accompagné (une lectrice, un chat) -, dans le train ou en avion, quand il fait moins cinquante à l’extérieur et que ronflent les voyageurs. L’endroit préféré, c’est encore, « les pieds aux chenets », à Missembourg, le domaine familial près d’Anvers, où, comme sa mère l’écrivain Marie Gevers, il apprit le français dans le Télémaque de Fénelon. C’est ainsi que pratiquait une certaine bourgeoisie flamande, comme ces Russes d’avant la Révolution, qui apprenaient le français au berceau (Nabokov), au temps où l’Europe cultivée parlait la langue de Stendhal.
Que Paul Willems évoque un signet, qui met quatre-vingt ans à tacher la dernière page lue par un aïeul, ou ces fleurs cueillies un soir d’été, bien avant sa naissance, et qui laissent une auréole jaune sur la page, il témoigne par ses rêveries sans fin du caractère profondément religieux de la lecture : « je lis comme je suppose que l’on prie ». Plus loin, l’écrivain évoque ses chasses au phoque sur les bords de l’Escaut (avant la guerre !), et, semble-t-il avec un peu moins de facilité, cet acte d’écrire dont la sanction demeure « rarement mortelle, toujours sournoise, et en définitive ambiguë ». Je m’en voudrais de ne pas citer cet émouvant hommage rendu aux professeurs de lycée, « modestes et merveilleux artisans qui nous ont appris à penser comme il faut qu’on écrive et à écrire comme il faut que l’on pense ».
Dans Le Pays noyé, qui date de 1990, Willems nous plonge dans une rêverie rappelant Julien Gracq ou Caspar David Friedrich, le peintre de l’intériorité romantique. Un empire perdu là-bas tout au Nord; un paradis où les femmes couvertes de feuilles de chêne choisissent leur amant d’un soir ; deux frères promis à une cruelle ordalie ; une fille des eaux ensorcelante,… Le décor planté, le lecteur, pour qui tout est théâtre ici, peut assister à la chute fracassante de l’innocence, à la fin d’un âge d’or, que, toutefois, des bardes – les veilleurs - sont chargés de chanter dans l’attente de l’éternel retour. Du grand art, servi par une langue ciselée à la lumineuse netteté.
Paru dans la Revue littéraire, 2006
19:15 Publié dans XVII Provinces | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Belgique



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