21 novembre 2006
Joseph de Maistre
Le dossier magistral consacré à Joseph de Maistre (Dossier H, L’Age d’Homme, 880 pages) rassemble plus de deux cents contributions, qui illustrent de façon très diverse la riche postérité de ce grand Européen (1753-1821), savoisien de naissance et écrivain français, ambassadeur du Roi de Savoie et conseiller privé du Tsar Alexandre. Méconnu ou calomnié depuis deux siècles par les tenants de la doxa dominante, Maistre, auteur prophétique, enthousiasma les plus grands, de Balzac à Valéry, de Bloy à Cioran - sans oublier Matzneff. Ce dernier ne préface-t-il pas la biographie de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg publiée en 1990 par son descendant l’écrivain Henri de Maistre (disparu en 1995), comme pour répondre aux hagiographies sans-culotte du Bicentenaire? Matzneff y écrit: "je ne lis jamais Joseph de Maistre sans éprouver le désir impérieux d'une vie plus chaste, plus réglée, plus studieuse". Significatif aveu, qui en dit long sur la puissance d'une œuvre ignorée des bien-pensants! Le mérite de cette somme dirigée par Philippe Barthelet, à qui nous devons un splendide Dossier Jünger (L'Age d'Homme) et de passionnants entretiens avec Gustave Thibon (Editions du Rocher), est de proposer au lettré comme à l'érudit un ensemble quasi exhaustif sur un homme paradoxal au suprême, "antimoderne" au sens où l'entend A. Compagnon dans son stimulant essai (Les Antimodernes, Gallimard): comte savoyard dont la devise est Fors l'honneur nul souci, sénateur russe, maçon de haut rang, catholique ultramontain, admirateur de l'Ancien Régime et anglophile, chrétien et platonicien,… Maistre, qui fut témoin de la tourmente révolutionnaire et connut l'exil en Russie, voulut comprendre ce cataclysme, en dévoiler le sens masqué et bâtir une digue contre les théories rousseauistes ("l'un des plus dangereux sophistes de son siècle"), contre l'individualisme des Lumières ("La foule comprend ces dogmes; donc ils sont faux: elle les aime, donc ils sont mauvais"). Sa vision pessimiste de l'humanité se fonde sur une conception peu orthodoxe du péché originel: l'homme comme mauvais sauvage, celui qui se déchaîne dès que l'autorité fait défaut. Ce pessimisme radical inspirera plus d'un auteur, dont son plus illustre disciple, Charles Baudelaire, qui, dans Mon cœur mis à nu, fustige "l'indestructible, éternelle, universelle et ingénieuse férocité humaine". Métaphysicien paradoxal, orfèvre de la langue française, Maistre sera lu comme antidote au nihilisme triomphant.
Paru dans La Revue littéraire, octobre 2005.
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