13 novembre 2006

Jean Clair

Jean Clair, Journal atrabilaire (Gallimard)

Né en 1940 dans une famille modeste, Jean Clair est un modèle d'ascension sociale: études d'histoire de l'art et d'esthétique, thèse à Harvard, direction du Musée Picasso et de la Biennale de Venise, sans oublier ces prestigieuses expositions, montées parfois avec difficulté (Magritte, Balthus, Chirico, et la toute récente Mélancolie). Son œuvre d'écrivain - une trentaine de volumes - témoigne d'une liberté d'esprit comparable à celle d'un Marc Fumaroli: tous deux ont en commun, outre une culture profonde, une même réticence face aux dogmes bien-pensants, notamment sur l'art moderne. Ainsi Jean Clair a-t-il pu critiquer le surréalisme, vache sacrée d'un certain establishment, comme il a pu dissocier la modernité, fondée sur le désenchantement du monde soumis à la technique, de l'hybris avant-gardiste ("L'avant-garde est à l'esthétique ce que le messianisme est à la politique; et il en partage l'intolérance"). Bref, Clair est un homme libre qui n'hésite pas à écrire: "dans un temps où tout se détruit, le beau nom de "conservateur". Voire: dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de "réactionnaire"". Son Journal de la saison 2004-2005 illustre ce réjouissant non-conformisme. Qu'il nous parle de la disparition du silence, remplacé par le grondement continu des moteurs et le fracas syncopé des batteries ("le bruit sourd et toujours identique, sans modulation, comme un symbole de l'illimitation du mal"), de cette manie bien française de remplacer les titres d'articles par des calembours (comme pour empêcher toute réelle réflexion), de l'omniprésence très hexagonale elle aussi des acronymes, du téléphone portatif, objet de parade, ou des blessures de l'enfance dont nul ne guérit, de Céline ou d'Aragon, Clair vise juste et atteint sa cible, qui n'est autre que notre civilisation des apparences. "Grand solde des décadences avant liquidation générale", s'exclame-t-il avec mélancolie, mais sans aigreur, car son pessimisme reste tonique comme un bain glacé dans l'eau des montagnes. Jamais il ne s'apitoie ni ne ronchonne, non, il constate, ironise, servi par un sens très latin de la formule: "un pays qui n'est plus conscient ni fier de ses propres idéaux finit seulement par appeler pluralisme ou tolérance ce qui n'est qu'impuissance". Dégustons sans tarder Jean Clair pour mieux affronter l'imposture aux mille faces.

Publié dans la Revue générale, novembre MMVI.

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