10 novembre 2006

Pour Matzneff

Voici venir le Fiancé, le beau roman de Gabriel Matzneff, n’a pas eu le Prix Renaudot. L’écrivain, présent dans l’arène littéraire depuis plus de quarante ans, se voit refuser une légitime distinction. Je vous propose donc, ami lecteur, de lire le discours tenu lors d’un banquet philosophique en présence de l’écrivain.

"La noblesse est d'oser être supérieur à l'approbation, et d'avoir confiance en son destin." Le Taureau de Phalaris, 1987.

Matzneff, éducateur des âmes? Voilà une excellente façon de définir cet écrivain solitaire qui, pour nous, est un maître. Commençons pas préciser ce que nous entendons par "éducateur des âmes", et, pour ce faire, ouvrons notre dictionnaire. Je ne vous parle pas ici du Littré, compagnon obligé de tout lettré au même titre que le Gaffiot ou le Bon Usage. Non, je vous parle du Taureau de Phalaris, le dictionnaire philosophique, et l'un des grands livres de notre ami. L'éducateur des âmes y est défini comme celui qui nous enjoint à élever notre âme, celui qui, sur tous les tons, nous exhorte au sursum corda!

Pour ma part, Gabriel Matzneff joue ce rôle depuis le mois de janvier 1985, quand je me procurai Le Défi. Je me bornerai aujourd'hui à n'évoquer que trois ouvrages de Gabriel Matzneff, trois titres qui m'ont appris à devenir ce que je suis. Le Défi, lu en janvier 1985, alors que je travaillais à mon mémoire sur l'empereur Julien. Le Carnet arabe, lu en février 1987 en parallèle avec les Journaux parisiens de Jünger. Et Le Taureau de Phalaris, acquis le mois suivant et lu pendant mon séjour au nouveau monde en même temps que le Précis de décomposition. Matzneff, Jünger, Cioran, auxquels il faut ajouter Michel Mohrt, Jacques Laurent et Alexis Curvers: telles furent mes rencontres de cette époque, tels furent mes éducateurs, des éducateurs qui exercèrent une influence autrement plus puissante que bien des "créatures ministérielles" rencontrées à l'université ou ailleurs, esprits vains qui pactisent avec l'imposture.

J'ai bien sûr, par la suite, lu toute l'œuvre de Gabriel Matzneff, mais ces trois titres m'ont marqué à tout jamais à un moment crucial de mon existence - entre 23 et 25 ans -, pendant ces années décisives de mon éducation esthétique, éthique, philosophique et religieuse. Je ne parle pas de politique, même si je tiens Le Carnet arabe pour un classique que tout diplomate devrait avoir lu.

L'esthétique d'abord: en trois livres, Matzneff m'apprit le dandysme et le dilettantisme. Tel un guide, l'écrivain convainquit le jeune blanc bec si sûr d'une science encore neuve de la supériorité absolue de l'otium, le divin otium, noble par essence, sur toute forme d'agitation. Dans sa lettre à Tristan (les premières pages du Défi), superbe appel à l'intelligence de l'esprit, de l'âme et du corps, l'écrivain exalte le gnôthi seauton delphique et rejoint les maîtres d'une tradition classique, déjà suspecte dans les années 60. Pour un jeune érudit de 23 printemps encore vaguement soumis aux dogmes de Notre Mère la Sainte Université, quelle libération dans cette exaltation de la capacité d'émerveillement - fondement de toute philosophie digne de ce nom -, dans ce refus des faux devoirs et du faux sérieux! Relisons quelques lignes de cette Lettre à Tristan: "soyez un intelligent, écrit Matzneff, c'est-à-dire un esprit délié, indépendant, apte à réfléchir par lui-même, à comprendre, à refuser, à s'enthousiasmer, à aimer". Ou, plus loin: "conservez précieusement cette vertu d'enfance qu'est l'insouciance (les chrétiens l'appellent: abandon à la volonté de Dieu; les païens: amor fati) et la concilier avec le sentiment tragique de la vie, voilà la gymnastique à quoi je vous invite".

De l'esthétique, nous passons insensiblement à l'éthique, qui lui est consubstantielle. Apprendre à se connaître soi-même et à s'accepter, se moquer de l'approbation des autres et refuser l'oubli impie du passé, tout cela condamne à une forme de solitude, de "clandestinité supérieur" pour citer Matzneff, qui m'apprit ainsi le génie de la singularité. Bien des années plus tard, le 8 décembre 1998, à deux pas d'ici, Gabriel Matzneff inscrivait sur mon exemplaire des Passions schismatiques: "pour vous, cher C., passionné, schismatique, et, dieux merci, persévérant dans votre singularité". Vous imaginez à quel point le disciple était comblé, comme adoubé parmi les Fils de Roi! Paradoxe, celui que d'aucuns voient comme un jouisseur m'avait appris à lire Nietzsche et Cioran sans œillères. C'est dans Matzneff que j'appris l'existence de penseurs dont les magazines ne parlent jamais: Chestov, Rozanov, Schopenhauer,…

Sur le plan religieux, Matzneff m'a ouvert les yeux sur les splendeurs de l'orthodoxie et réconcilié avec la religion. J'ai lu avec ravissement son Carnet arabe, dédié d'une part au soleil de Justice qu'incarne le Christ - mais un Christ sans rien de souffreteux, un Christ glorieux -, de l'autre au Soleil invaincu de l'Empire. Je reste quant à moi un fidèle et loyal païen, jusqu'au bout des ongles. Mon syncrétisme - et je dois souligner que "syncrétisme " est le plus long article du Taureau de Phalaris -, mon syncrétisme est celui de Julien ou de Proclus. Mes dieux demeurent ceux du Tibre et du Gange… Mais qu'importe, puisque "l'essentiel", écrit Matzneff, "c'est de prier".

Terminons par un peu de latin, car, avec Matzneff, le latin n'est pas une langue morte réservée à une poignée de scrogneuneus (je cite). Facere docet philosophia, non dicere. La philosophie doit nous enseigner le bonheur. Asocial et rêveur, Gabriel Matzneff nous montre par ses livres que la littérature peut jouer le même rôle.

Cette lucidité, cette constance, cette solitude, je tiens à les saluer aujourd'hui.

Pour compléter cet hommage, je joins deux chroniques publiées naguère dans Antaios (1993-2001).

“ Les amis de l’empereur Julien sont toujours des gens bien; et ses calomniateurs des canailles ” Gabriel Matzneff

“ Souvent, lorsque je suis à Paris et que l’air est doux, je vais m’asseoir sur un banc du square de Cluny qui, entre les ruines du palais et l’asphalte du boulevard Saint-Germain, forme un timide asile de verdure, et, fermant les yeux, je me dis: “ Rentre en toi-même, Gabriel, et comprends que c’est ici, oui, ici, que le Génie de l’Empire est, en cette nuit mémorable, apparu à Julien ”. Tous les membres de notre Sainte Phratrie auront immédiatement reconnu l’allusion au pronunciamiento de février 360, qui vit Celtes et Pétulants acclamer Flavius Claudius Julianus Augustus - Julien le Grand -, et le porter sur le pavois, à la mode germanique. Le sort en était jeté: ce jeune prince se révoltait contre le chrétien Constance et accédait enfin à la pourpre impériale. Lutèce devra attendre Napoléon Ier, un autre personnage cher à Matzneff, pour assister au couronnement d’un empereur, lui aussi fasciné par l’Astre invaincu. Quel plaisir de lire ces lignes - et tout le livre limpidissime - de Gabriel Matzneff! Enfin, après Alfred de Vigny, Gilbert Lely et André Fraigneau, un hommage fervent est rendu au dernier souverain païen: “ rien n’est plus digne de respect que la tentative de restauration opérée par Julien l’Apostat: offrir à nouveau des sacrifices sur les autels abandonnés de Vénus et de Bacchus, rendre aux fidèles païens les temples dont le despotisme des empereurs néo-chrétiens et le fanatisme de certains évêques les avaient injustement dépossédés ”. Merci, cher Matzneff, pour ces lignes justes et d’une si haute noblesse: après des siècles d’oubli et de calomnies, un salut fraternel est adressé à ces résistants païens, par un écrivain orthodoxe, qui fait bien de rappeler que le libérateur des Gaules n’a jamais été honoré par la Mairie de Paris. Pas un square, pas la moindre ruelle dédiée à l’empereur Julien: voilà une injustice à réparer d’urgence, messieurs les édiles!

J’aime aussi que Matzneff règle son compte à cette canaille de Cyrille, personnage que je maudis  autant que Grégoire de Nazianze, un autre de leurs “ saints ”, depuis le jour où, rhétoricien, j’ai découvert les livres qui ne m’ont plus jamais quitté, La Vie de l’Empereur Julien de J. Bidez, ou La Réaction païenne de P. de Labriolle... L’immonde Cyrille, directement responsable de l’assassinat de la belle et savante Hypathie, lynchée par des moines crasseux; Cyrille d’Alexandrie, celui qui commit une pâle réfutation du Contre les Galiléens de Julien, livre brûlé en place publique.  Quel homme courageux, cet évêque, qui réfute un livre voué au bûcher, fait égorger la plus grande philosophe de son temps et raille des Païens condamnés au silence sous peine de mort! Un vrai kaguébiste, que l’Eglise présente encore comme l’un de ses Pères. Le plus extraordinaire est, répétons-le, que justice est ici rendue par un chrétien orthodoxe, car Matzneff ne renie en rien la foi de ses pères: “ A l’encontre de certains de mes amis qui ont accoutumé de se réunir au solstice de juin dans une clairière pour couper le gui, sauter au-dessus du feu de bois et chanter des hymnes à Apollon, je n’ai jamais éprouvé le besoin de prendre part à des cérémonies néo-païennes. En fait de culte, les mystagogies de l’Eglise orthodoxe me suffisent, et c’est dans l’intimité de mon coeur, par mon style de vie, que je demeure fidèle aux dieux en exil, à l’enseignement d’Epicure et d’Aristippe ”. Superbe synthèse entre les splendeurs de l’Orthodoxie et la fidélité aux Dieux éternels. Et excellente leçon que nous fait notre ami: occupons églises et chapelles, chers frères en Cernunnos et Epona! Que Druides et Flamines soient les premiers à suivre, masqués, les antiques processions!

Oui, il faut remercier Matzneff pour ces lignes si pures, pour sa piété à l’égard du passé: qui aujourd’hui, parmi ceux qui signent essais et romans, connaît encore l’histoire romaine, la sagesse gréco-latine, bref tout notre héritage classique? Qui peut en parler avec tant de chaleur, de style et de pertinence? Matzneff noster: mixte de Casanova et de Saint-Simon, piéton solitaire et homme libre. Son dernier livre, Boulevard Saint-Germain, inaugure une collection des éditions du Rocher, La fantaisie du voyageur. Des écrivains sont conviés par Christian Giudicelli à parler d’une ville chère à leur coeur. Gabriel Matzneff évoque donc ce boulevard qu’il arpente depuis bien longtemps. C’est l’occasion pour lui de redonner vie - privilège des mages et des thaumaturges - à des amis disparus, à des lieux évanouis. Librairies, restaurants (“ Nous mangeons comme des goinfres... On dirait des seigneurs du Moyen Age dans un film américain! ” lui dit un jour Montherlant), salons (celui de Jacques de Ricaumont, qui fit tant pour E. Jünger), la piscine Deligny (cabine 41),... Le lecteur attentif décèlera vite, dans cette peregrinatio d’allure primesautière, un profond sens du tragique; les allusions à Bourvil, à maintes belles aujourd’hui mères de famille, aux éditions Yamamoto ou à certain crâne baladeur ne doivent en effet pas masquer l’essentiel. Boulevard Saint-Germain se lira comme une méditation tour à tour poignante et espiègle sur le déclin et la mort qui s’avance, comme le témoignage d’un authentique libertin, un écrivain masquant sous les trompeuses apparences de la futilité et du snobisme une âme de gentilhomme, où s’équilibrent virilité et sensibilité.

Antaios, 1998.

Du point de vue social et littéraire, votre solitude est extrême. Votre originalité risque de vous coûter cher”. Jacques B. à Gabriel Matzneff, 29 octobre 1974. 

Voilà que nous revient Gabriel Matzneff avec La Passion Francesca (Gallimard, L’Infini) ses Carnets Noirs des années 1973-1976. Il y narre par le menu la passion qu’il éprouva pour une jeune beauté, chaude garce et caractère impossible. En bon latiniste, Gabriel Matzneff s’est souvenu de l’étymologie du mot passion, que le Christianisme a bien gardé en mémoire: patior, je souffre. Car des souffrances, il en endure, point trop stoïquement. Les grincheux parleront d’impudeur, les jaloux d’immoralité et les néo-inquisiteurs prendront un malin plaisir à citer l’un ou l’autre passage soigneusement tronqué. La belle préface de Maître Th. Lévy met en garde contre ce genre de tentation impure et, surtout, dresse un portrait très juste de notre archange: “pas d’arrière-pensées, pas de calculs, rien que de la passion irritable. Des caprices, de l’instabilité parfois jusqu’au cynisme, mais aucun coffre-fort ni tricherie. Il en devient même impotable, comme une eau trop claire pour ceux qui n’ont pas assez soif”. Très juste en effet, foi de témoin: le cher Gabriel ne peut que désorienter conformistes et cagots. Ses manies d’homme libre l’empêchent de frimer et sa solitude, recherchée il est vrai - elle est la condition de son talent -, le dessert dans un monde où l’argent, les réseaux sont tout. Sa passion pour Francesca est examinée, disséquée, jour par jour, heure par heure, avec un soin maniaque. Nous suivons pas à pas dans leur affrontement, une guerre sans rien de froid qui oppose l’écrivain, souvent bien naïf, et son amante, un modèle de volonté de domination, poussée jusqu’au délire: “je vous sucerai le coeur et le cerveau, comme on boit du coca-cola avec une paille. (...) Vous êtes en mon pouvoir, et pour y échapper, votre coeur devra saigner des larmes et des larmes de sang”. On aura compris à lire ces lignes écarlates que la petite capricieuse, si elle est douée pour la volupté, est un monstre d’autoritarisme. La victime, dans cette histoire, est bien le vilain monsieur, toutefois sauvé par l’écriture et par un reste d'instinct de conservation qui lui fait larguer les amarres à temps. Gabriel Matzneff nous donne en effet une belle leçon, un peu malgré lui: fuyons la passion, mes amis, - ce “véritable cyanure” -, fuyons ces femmes nocturnes, possessives et destructrices. Le paradoxe est de voir cet égoïste accepter de souffrir mille tracas: “le fond de mon caractère, c’est un goût forcené de la destruction, heureusement tempéré par mon extraordinaire égoïsme”. Heureusement, il reste les livres et les amis. Pour les maîtres, Tonton Arthur, Plutarque et Juvénal, sans oublier Casanova. Et les complices: des mousquetaires, Philippe de Saint-Robert, par exemple, ami comme Matzneff de Montherlant, qui, dans le Figaro-Magazine du 6 juin 1998, souligne le courage du solitaire du Vieux Paris. Ce qui  frappe, à la lecture de ce livre déplaisant, - car le spectacle d’une telle passion est tout sauf plaisant -, c’est cette jeunesse de coeur, cette fermeté d’écriture. Dieux merci, Sa Haute Noblesse garde intactes son espièglerie, sa légèreté. Oui, il faudra penser à le béatifier, ce singulier paroissien!

  Antaios, 1997.                                                                                                                                                                                       

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