27 octobre 2006
Entretien avec Philippe Walter
Merlin ou le savoir du monde
Qui êtes-vous ? Comment vous définir ? Pouvez-vous rapidement retracer votre itinéraire intellectuel ? Qui furent vos maîtres ?
Messin d’origine, j’ai commencé ma carrière universitaire à la Sorbonne comme assistant avant de prendre en 1990 la chaire professorale de littérature française du Moyen Age à l’Université Stendhal (Grenoble 3). C’est là que je dirige aujourd’hui le Centre de Recherche sur l’Imaginaire qui a été fondé en 1966 par Léon Cellier et Gilbert Durand et qui a rayonné un peu partout dans le monde. On sait que c’est à Grenoble qu’est née la notion d’imaginaire, véritable pivot d’une recomposition dans la pluridisciplinarité des disciplinaires universitaires classiques relevant de la “science de l’homme” (philologie, psychologie, sociologie, anthropologie en particulier). Cette reconstruction n’est pas terminée actuellement (le sera-t-elle jamais ?) et elle est menée dans des secteurs très différents par des chercheurs qui ne sont pas tous durandiens d’origine. Mon seul vrai maître, au sens universitaire du mot, a été le regretté Daniel Poirion avec qui j’ai eu le plaisir de faire entrer Chrétien de Troyes et le Moyen Age dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard. Je peux dire que c’est Daniel Poirion qui a orienté de manière décisive ma carrière de médiéviste. Lui seul avait compris et encouragé ce qui demandait à naître dans les travaux balbutiants de mes débuts. Lui seul (parmi tous les médiévistes de sa génération) me paraissait manifester de profondes vertus d’accueil et de respect envers les idées nouvelles de toute une jeune génération de médiévistes à laquelle j’appartenais alors et qui cherchaient leur voie dans la grande cacophonie intellectuelle des années post-68. Plus qu’un système idéologique ou un arsenal de “méthodes”, il m’a légué une vision à long terme de ma discipline d’enseignement et de recherche. Je veux dire qu’il est important aujourd’hui, plus que jamais, d’avoir une vision de son champ de recherche et de ses objectifs : il ne s’agit plus de produire des articles ou des livres comme d’autres produisent du chou-fleur ou du maïs transgénique. Il s’agit de se demander à quoi nous servons et qui nous devons servir. Cette question je ne cesse de me la poser. La seule réponse possible: défendre la culture européenne contre tous les marchands du temple, contre la macdonaldisation des esprits, contre la pensée du supermarché (pour savoir ce que cette expression signifie, il suffit de se rendre au rayon “culture” de son supermarché et cela se passe de commentaires en général...). Je ne suis pas contre les U.S.A. et la culture américaine en bloc (elle est d’ailleurs née de la culture européenne) mais je suis contre une dictature de l’anglo-américain qui se prendrait pour l’unique langue de culture du monde (le latin du XXIème siècle en quelque sorte via Internet) et qui mépriserait ainsi tout le reste du monde non américain. Je suis pour la défense de toutes les cultures du monde parce que chacune contient une part irremplaçable et unique du secret de l’homme comme chaque groupe humain (il n’y a qu’une seule race humaine) contient les secrets génétiques de toute l’espèce humaine. Chaque élément est nécessaire au puzzle. Si l’on en détruit un, c’est tout le puzzle humain qui restera à jamais inachevé et incompréhensible.
Sur un plan plus personnel, je me définirais volontiers comme un “aventurier de l’art perdu” (l’expression est de deux étudiants de la Sorbonne qui avaient intitulé ainsi un entretien qu’ils m’avaient demandé à propos d’un de mes livres). Il est vrai que le père d’Indiana Jones était professeur de littérature médiévale, ce qui est plutôt flatteur pour la corporation! A vrai dire, comme un explorateur, je m’occupe de tout un continent perdu de la culture européenne (la littérature du Moyen Age) et pour moi, elle est inséparable d’une réflexion sur la culture en général. Car si je pose, comme Dumézil et Lévi-Strauss, la question littéraire en termes de mythologie, c’est bien parce que le mythe est la seule voie d’accès possible aux secrets de l’humanité dans son ensemble. Je crois au sens des textes, au sens de la vie et au sens de l’homme (je dois être un vieil utopiste...). En tout cas, lorsque j’étais étudiant, je dois dire que je détestais les études sémiotico-narratologiques de la littérature qui étaient le pain quotidien de l’Université dite progressiste. En réalité elles étaient souvent le fait de gens qui n’avaient rien à dire et rien à penser sur les textes (l’Esprit souffle où il veut !) et aussi de gens qui n’aimaient ni la littérature ni la culture (inutile d’être cultivé pour mettre un texte en équations algébriques). Tout ce formalisme linguistique ou non est une dangereuse fumisterie (on le voit sévir encore aujourd’hui dans la formation des maîtres et l’on s’étonne que les nouveaux maîtres ainsi formés soient affrontés à un monde scolaire de plus en plus rebelle, violent et désemparé... On marche sur la tête). J’ai souffert jadis du formalisme béat, de l’académisme sénile et du rationalisme creux. Je pense que mon intérêt pour l’anthropologie et la mythologie vient de ce besoin de retrouver l’humanité dans la littérature ou d’approcher ce coeur poétique de la pensée humaine qu’est le mythe (je me sens très bachelardien en ce sens). Aujourd’hui encore, il faut résister à toutes sortes de réductions intellectuelles : historiques, formalistes, psychanalytiques ou autres. Je juge une approche intellectuelle aujourd’hui à sa capacité d’intégrer dans sa démarche le plus de disciplines différentes possibles. La bonne méthode d’analyse est celle qui n’exclut rien (rien de ce qui est humain ne m’est étranger) et qui prend en charge de multiples savoirs pour les faire dialoguer entre eux. Dans une université où règne souvent la spécialisation disciplinaire la plus étroite, ce n’est évidemment pas bien vu.
La démarche comparatiste est la seule qui me paraît ouvrir aujourd’hui des perspectives novatrices. Comparer un roman arthurien avec un mythe persan ou une saga scandinave ouvre infiniment plus de perspectives que de compter le nombre d’apparition du mot cheval ou chevalier dans les textes médiévaux. Dans ce trajet comparatiste, il y a aussi la confrontation à d’autres cultures et à d’autres civilisations, mais il y a aussi souvent retour vers le même. Vieille dialectique du même et de l’autre qui est l’expérience de base de toute l’anthropologie moderne. Dans le champ vaste du comparatisme que j’assume, les travaux de Dumézil m’ont été précieux. Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Dumézil (après tout, cela aurait peut-être été une malchance...) mais je ne cesse de le lire avec passion. Même ses erreurs sont instructives. Pour le monde celtique, je dois tout à Françoise Le Roux et Christian Guyonvarc’h, deux grands savants qui ont longtemps été pillés par des vulgarisateurs sans talent. Leurs travaux éblouissants m’inspirent journellement. Ma dette est grande à leur égard et je les cite en permanence dans mes propres recherches. Dans le domaine germanique, c’est de Claude Lecouteux que je me sens incontestablement le plus proche. Depuis longtemps, nous échangeons régulièrement les résultats de nos recherches respectives, nous organisons des colloques en commun en espérant toujours saisir ce fonds celto-germanique qui est une des bases de la culture de l’Europe ancienne (je renvoie ici à une période antérieure à la romanisation et à la christianisation). Claude Lecouteux est le modèle parfait du chercheur qui veut résister à l’enfermement dans sa discipline. Il veut échapper à ce qu’on pourrait appeler le ghetto de la pensée monodisciplinaire et qui est trop fréquent dans l’Université d’aujourd’hui hélas. Tous ses travaux sont une admirable illustration de la pluridisciplinarité en acte. L’art est difficile. Les spécialistes ont toujours beau jeu de vous jeter la pierre parce que vous chevauchez plusieurs disciplines. Eux, ils ne sont jamais sortis de leur jardin et ils s’imaginent que leur jardin est le centre du monde... Le problème est qu’avec une attitude comme celle-là, ils tuent leur discipline. Ils la figent dans des raisonnements et des méthodes obsolètes.
Pouvez-vous en quelques mots décrire votre méthode de travail ?
Mon travail commence toujours par une démarche de type philologique. C’est la raison pour laquelle je ne dissocie pas les éditions d’oeuvres médiévales et les essais critiques. J’aime me concentrer dans un premier temps sur les difficultés rencontrées par mes devanciers. Je suis attentif à tout ce qu’ils ont trouvé de bizarre, de saugrenu ou d’incompréhensible dans les textes médiévaux. Je me suis aperçu que les prétendues absurdités médiévales étaient le résultat de préjugés modernes ou de méthodologies inappropriées voire d’ignorances flagrantes. En reprenant ces énigmes à la lueur de tout ce que peut nous révéler le folklore et la mythologie par exemple, on peut retrouver la cohérence perdue. Par exemple, il y a chez Marie de France l’expression pierre lée que l’on a traduit n’importe comment jusqu’à présent. Or je crois qu’il faut réfléchir à cette Pierre Lée (c’est ce que j’ai fait dans mon édition des Lais de Marie de France, Gallimard/Folio). Car, il y a un peu partout en France des toponymes en Pierrelatte (petra lata devient, phonétiquement, pierre lée en ancien français) ou Pierrefitte qui désignent d’anciens monuments mégalithes. C’est à cet endroit pierreux que le héros du lai de Bisclavret se transforme en loup-garou. Voilà qui jette une lumière singulière sur le mythe du loup-garou lié aux mégalithes. C’est alors à la mythologie (toutes les mythologies!) d’entrer en scène. Je prône donc pour une pluridisciplinarité raisonnée: anthropologie, histoire des religions, ethnologie, folklore, mythologie comparée. L’essentiel aujourd’hui est de réaliser une nouvelle synthèse des savoirs. Nous vivons sur des découpages arbitraires de disciplines qui sont amenées à se reconstruire conceptuellement et méthodologiquement dans les années qui viennent. C’est à ce travail de recomposition que je participe avec d’autres. Mais je dois déplorer que dans leur grande majorité les médiévistes restent totalement ignorants des problématiques mythologiques. L’ancien président de la Société internationale arthurienne a par exemple déclaré à propos d’un de mes livres dont il faisait un compte rendu que je croyais (sic) qu’il existait des mythes anciens dans la littérature arthurienne (je ne suis pourtant pas le premier à le dire: Jean Marx dans les années 1950 se heurtait à la même incompréhension!). Il est vrai que mon contradicteur avait écrit une thèse sur le rire et le sourire dans la littérature du Moyen Age et cette thèse fait vraiment rire plus d’un aujourd’hui par sa naïveté. C’est tout dire.
Depuis des années, vous étudiez les traces qu’a laissées la tradition celtique dans la littérature médiévale. Quelle est l’importance de cette empreinte ? Est-elle suffisamment reconnue par la recherche ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse seulement de traces. C’est plutôt de socle qu’il faudrait parler tout au moins pour la littérature arthurienne et la chanson de geste. On sait bien que les écrivains médiévaux n’inventaient pas la matière de leurs oeuvres. Ils puisaient celle-ci dans une tradition orale qui remonte certainement fort loin. Bien évidemment, il n’est pas facile aujourd’hui de se faire une idée de ces mythes supposés originels. On peut parier d’ailleurs qu’ils n’étaient eux-mêmes que la reformulation de mythes plus anciens encore qui remonteraient à ce que j’appelle l’ère eurasiatique (antérieure au monde indo-européen) et dont le chamanisme semble avoir été le pivot. Bref, lorsqu’on examine la littérature médiévale on se trouve devant un édifice restauré. Les murs et le bâti sont antiques mais la couleur et les aménagements sont médiévaux. On peut s’intéresser tantôt au papier peint ou au tapis du décor (médiévaux), tantôt aux murs et aux fondations (antiques) de l’édifice. Je préfère la seconde perspective, c’est-à-dire le bâti ancien, les fondations, peut-être par goût de l’archéologie, mais aussi et surtout parce que j’ai l’impression qu’on ne peut comprendre l’élément le plus récent qu’à partir de ce qui le fonde. L’homme de l’avenir, disait Nietzsche, est celui qui possède la plus longue mémoire. C’est-à-dire qu’il faut remonter le plus loin possible dans notre culture et dans notre civilisation pour avoir une chance de comprendre notre présent et notre avenir immédiat. Le Moyen Age est pour moi un socle essentiel de l’Europe. On ne comprendra rien à la culture européenne si l’on persiste à en dater l’émergence au XVIIIème siècle dans la Déclaration des droits de l’homme.
Pour vous la christianisation de l’Europe est-elle superficielle ou profonde ? Peut-on parler d’assimilation ou de neutralisation du paganisme ? De récupération ? Le concept de pagano-christianisme vous semble-t-il pertinent ?
Il est indéniable qu’au cours du haut Moyen Age (disons aux alentours du Vème et du VIème siècle) a commencé un vaste mouvement d’assimilation du paganisme par le christianisme. Tout cela ne s’est pas accompli en un jour mais est le fruit d’une longue évolution qu’il est parfois tentant de schématiser, faute de mieux, dans un clivage élémentaire, une sorte de match à deux partenaires (monde chrétien contre monde païen). En réalité, les deux notions sont plus imbriquées qu’on ne le pense ordinairement. Le paganisme n’a pas disparu dans le christianisme mais il l’a partiellement créé; il a même coexisté avec lui beaucoup plus longtemps qu’on ne le croit. C’est grâce au christianisme que le paganisme s’est conservé encore de nos jours. Un exemple à Metz , au 3 février (jour saint Blaise - dont le nom signifie le loup en langue celtique et jour de naissance du géant Gargantua chez Rabelais), on bénit toujours en l’église Saint-Euchaire de petits pains qui sont supposés protéger des maux de gorge. On bénit également des cierges dans le même but (le 3 février est le lendemain de la Chandeleur, fête des chandelles, surlendemain d’Imbolc/sainte Brigitte). Visiblement cette saint-Blaise messine (mais elle existe aussi dans d’autres régions d’Europe) contient des vestiges de rites et de mythes préchrétiens (le loup Gargan, Merlin et Blaise, le géant ogre et bien d’autres choses encore...) Si le christianisme n’avait pas réservé une place à ces rites ancestraux, en aurait-on conservé aujourd’hui la moindre trace ? Je pose la question.
Plus qu’un affrontement, je crois qu’il y a eu mise en correspondance de deux traditions (l’une chrétienne étant fondée sur la Bible, l’autre païenne sur une tradition orale). Il y a eu ainsi, tout au long de la période de christianisation mise en correspondance de symboles, de récits ou de rites appartenant à deux traditions distinctes, le christianisme prétendant donner plus de sens à ces symboles archaïques païens qu’il réinvestissait (qu’on soit ou non d’accord avec ce “supplément de sens” est une autre question, à mon avis distincte de l’examen des symboles ou mythes religieux eux-mêmes...). Un exemple, le dieu lieur indo-européen dont a si bien parlé Mircea Eliade (dans Images et symboles) a été “traduit” en termes chrétiens (c’est-à-dire mis en correspondance) avec la figure de saint Pierre à travers la formule des écritures: “Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera aussi délié dans les cieux”; d’où la fête de saint-Pierre-aux-liens (1er août) qui correspond à la fête celtique de Lugnasad. Saint Pierre (le premier pape !) n’est pas le seul correspondant chrétien du dieu lieur mais il est probablement le plus éloquent. A travers ce seul exemple, on voit très bien comment l’hagiographie chrétienne est le réceptacle (très conservateur) du polythéisme païen. Mais c’est un réceptacle actif si je puis dire: le mythe païen continue de vivre dans le christianisme et il a même besoin de lui pour vivre. Le culte des saints en témoigne parfois aujourd’hui encore. Donc dans l’étude du pagano-christianisme, on peut mettre l’accent tantôt sur le paganisme tantôt sur le christianisme mais il y a aussi une autre option: mettre en correspondance typologique les symboles religieux des deux traditions pour comprendre comment ils dialoguent, comment ils se fécondent réciproquement, comment ils se recréent l’un l’autre. Tout le mythe du Graal s’explique de la sorte pour peu qu’on se donne la peine (et qu’on soit capable de lire en ancien français !) les textes originaux sur le Graal qui datent des XIIe et XIIIe siècles. Cette reconnaissance de l’interdépendance de fait du paganisme et du christianisme me semble tout à fait primordiale pour éviter peut-être de tomber dans l’illusion d’un paganisme supposé originel et qui serait paré de toutes les perfections théologiques. Encore une fois, ce paganisme n’a de sens et n’est perceptible aujourd’hui que dans le christianisme. L’un et l’autre sont interdépendants. Toute disparition de l’un entraîne la disparition de l’autre. C’est bien le problème des églises chrétiennes d’aujourd’hui (principalement de l’Eglise catholique). En éliminant ce qu’on appelait jadis (assez mal!) la “religion populaire” (pèlerinages dans des forêts, devant des sources plus ou moins christianisées, cultes des vierges noires, etc...) au nom de la superstition, le christianisme a détruit sa mémoire et ses fondations. Il a coupé la branche sur laquelle il s’est assis.
En ce qui concerne votre question sur la christianisation plus ou moins profonde de l’Europe, je crois que cela dépend beaucoup des régions. Pourquoi certaines régions d’Europe ont-elles été christianisées plus facilement, plus profondément et plus rapidement que d’autres ? Je crois que c’est parce que ces régions étaient préparées par leur propre tradition religieuse à recevoir le message chrétien. Le plus bel exemple est celui de l’Irlande évidemment. Lorsque les Irlandais du haut Moyen Age ont reçu l’Evangile, ils n’ont pas senti une différence qualitative entre l’ancienne et la nouvelle religion: les vierges mères qui enfantent un enfant-devin, figure du Verbe divin, ils connaissaient (Tuan Mac Cairill). Le christianisme prolongeait ou ravivait peut-être leur foi ancienne. Il ne leur a pas posé de problèmes métaphysiques. Ce mécanisme de christianisation a eu pour nous, chercheurs du XXème siècle, une conséquence qui n’est pas négligeable: la valorisation de l’écriture. C’est parce que la Bible (donc un Livre) devenait le support de la religion que l’on pouvait enfin lever le tabou séculaire (et druidique) de l’écriture. On s’est mis alors progressivement à consigner les mythes dits païens par écrit et c’est ainsi que nous en conservons une trace précieuse (on sait bien aujourd’hui que nous ne disposons plus que des livres irlandais médiévaux et chrétiens pour reconstituer (si cela est possible) l’ancienne mythologie des Celtes insulaires. C’est peu mais c’est mieux que rien.
Vous avez publié une remarquable Mythologie chrétienne (Ed. Entente, 1992). Que nous apprend cette étude sur la conception du temps et de l’espace qu’avait l’Europe médiévale qui semble bien avoir été receltisée ? Quid de l’importance du Carnaval dans cette vision du monde ?
Mythologie chrétienne est la version allégée d’un ouvrage plus volumineux (ma thèse de 1987 présentée en Sorbonne) dont le titre est : La Mémoire du temps: fêtes et calendriers de Chrétien de Troyes à La Mort Artu (Champion, 1989). Je tiens beaucoup à ce concept de “mémoire du temps” car il y a pour moi une fondation imaginaire de notre rapport au temps. Le Moyen Age a obéi à une pulsation imaginaire du temps qui remonte à un passé archaïque (et dont Carnaval est sans doute le conservatoire le plus durable). On pourrait sans doute parler ici des mythes fondateurs de l’Eurasie. Le christianisme a inscrit ses commémorations dans le vieux cadre de ce temps païen ritualisé. En ce sens, il est tributaire de la “mémoire du temps” archaïque. Tout mythe digne de ce nom (je parle de mythes ethno-religieux et non de mythes inventés par la littérature comme celui du Graal par exemple) s’inscrit dans cette pulsation imaginaire du cosmos, ce que Gilbert Durand appelle le drame agro-lunaire de notre monde. Le mythe accompagne le rite qui s’accomplit toujours sur certains sites. Avec le mythe, on se trouve bien comme l’a admirablement dit Mircea Eliade devant le Temps et l’Espace originels commémorés rituellement dans le présent d’une liturgie. Or la littérature médiévale (romans arthuriens ou chansons de geste) est tributaire de ces mythes anciens. Elle n’est pas inventée par des écrivains médiévaux imaginatifs mais colporte une vieille matière orale qui remonte aux mythes archaïques de l’Europe. Pour comprendre quelque chose à ces récits archaïques, à leur structure et à leurs motifs, je propose de les replacer dans un calendrier rituel. Le cadre calendaire et rituel éclaire certaines significations des mythes anciens. Carnaval est évidemment l’ensemble rituel et mythique central de cette mémoire ancestrale. Encore ne faut-il pas réduire le carnaval aux théories sociologiques modernes (à la Bakhtine, voir son ouvrage fort discutable et réducteur sur la culture populaire au Moyen Age et à la Renaissance). Il faut plutôt faire de Carnaval le coeur de tout un système de pensée que les travaux de Claude Gaignebet, le plus grand folkloriste français contemporain, ont bien illustré. Carnaval est une religion du souffle cosmique, c’est-à-dire une célébration rituelle du voyage des âmes entre les deux mondes, tout autre chose que le défouloir télégénique ou le bazar touristique qu’on voudrait aujourd’hui nous confectionner. Avec le vrai carnaval on est plus proche d’un théâtre primitif qu’Antonin Artaud appelait le “théâtre de la cruauté” que d’un divertissement pour gogos en goguette. Ce vrai carnaval (mot qui semble bien apparenté à cette déesse Carna dont parle Dumézil) nous replonge dans un système mental qui est exactement celui que l’on peut observer dans le théâtre médiéval (je pense par exemple au Jeu de la Feuillée d’Adam de la Halle) mais je pourrais citer une multitude d’autres oeuvres qui en témoignent (du Satiricon de Pétrone aux romans de Rabelais, ou à rebours de Finnegans Wake de Joyce aux chansons de geste). Voilà la vieille culture de l’Europe: elle est dans cet imaginaire foisonnant que certains s’acharnent aujourd’hui à faire disparaître des écoles et universités au motif suivant: produit périmé car date limite de consommation dépassée.
Pourquoi s’interroger sur Merlin à qui vous venez de consacrer un passionnant essai (Merlin ou le savoir du monde, Imago, 2000) ? Et tout d’abord, qui est-il ?
Merlin est par définition l’Etre primordial, la figure de l’Origine. Défini comme devin, il est une figure du Verbe divin. A travers lui, c’est une part essentielle du dogme chrétien de l’incarnation du Verbe qui se trouve éclairée (en fait, un dogme est un mythe vivant). Il s’agit d’une de ces correspondances dont je parlais plus haut. dans le mythe de Merlin on peut mettre en correspondance la parole sacrée des Celtes et le Verbe du Christianisme. Figure protéenne (comme le gallois Taliesin ou l’irlandais Tuan Mac Cairill), cet être virtuel des origines est à un moment de son mythe absorbé par une femme alors qu’il est sous la forme d’un poisson (saumon). En mangeant cette chair du saumon de science, cette femme va procréer le devin, c’est-à-dire un être dont le Verbe est la seule justification. Autrement dit: cette vierge va mettre au monde un enfant sans le concours d’un homme. Cela peut rappeler la naissance du Christ évidemment. Enfant sans père, Merlin l’est au même titre que le Christ et c’est d’ailleurs la formule qui le définit dans les textes médiévaux. En réalité, un enfant sans père est un enfant qui a plutôt un père surnaturel ou un enfant qui renaît de lui-même: c’est finalement le cas du devin celtique qui se réengendre lui-même. Après avoir été sous une forme animale, il est absorbé par une femme qui l’engendre comme devin. On peut donc dire qu’il est à la fois Père, Fils et Esprit. Il est consubstantiel selon la formule du Credo. En fait, quand on regarde bien les textes médiévaux, on s’aperçoit que l’histoire de Merlin telle qu’elle est racontée par Robert de Boron (roman en prose du XIIIème siècle) est déjà fort christianisée . Le sens profond de cette transformation chrétienne apparaît lorsqu’on compare Merlin à ses analogues celtiques: Lailoken, Taliesin ou Suibhne. On voit bien que tous ces personnages remontent à la figure primordiale du devin.
Autre figure essentielle: celle d’Arthur. Quelle est l’importance du fonds druidique dans sa légende ?
Je dois faire paraître prochainement un ouvrage sur Arthur (aux éditions Imago) qui étudiera particulièrement cet aspect. C’est en réalité tout le problème de la souveraineté qui est posé à travers votre question. La base de la souveraineté celtique, on le sait bien depuis les travaux de Christian Guyonvarc’h, c’est la collaboration du druide (souveraineté sacerdotale) et du roi (souveraineté guerrière). Arthur ne possède que la souveraineté guerrière. Il lui faut la collaboration d’un druide qui, contrairement à ce que l’on pense parfois, n’a pas été originellement Merlin mais pourrait bien avoir été l’échanson ou le sénéchal qui accompagne Arthur dans les fragments archaïques du mythe que nous avons conservés. Merlin s’est introduit tardivement dans l’histoire d’Arthur et il a pris la place de figures druidiques, tout aussi importantes dans la structure archaïque du mythe, mais peut-être moins prestigieuses. Je pense à Lucan le Bouteiller ou au sénéchal Keu qui sont dévalorisées par la littérature du XIIème et du XIIIème siècles mais qui possédaient originellement un rôle très important (je pense par exemple à la figure du porcher, le gardien des porcs royaux). La signification essentielle de ces détails apparaît lorsqu’on compare la littérature celtique et la littérature grecque ancienne (homérique) en particulier. Le comparatisme encore et toujours !
Vous vous êtes penché sur le mythe de Tristan et Yseut (Le Gant de verre, Artus, 1990 et l’édition de poche de la légende en 1989). Quelle est l’importance de ce mythe pour l’imaginaire européen ? Que nous apprend le destin tragique de Tristan ?
Il faut bien voir que Tristan ne devient un mythe qu’avec le Moyen Age. Même si son histoire est plus ancienne (du moins certains épisodes de son histoire), sa figure mythique ne se dessine qu’aux alentours de 1180-1200. Et le mythe de Tristan n’a aucune signification sans Yseut évidemment. Ce mythe pose d’abord et avant tout le problème de la Femme et du pouvoir de la féminité dans un univers dominé par les hommes (je renvoie ici à l’ouvrage de l’historien Georges Duby, Mâle Moyen Age). J’y vois un témoignage sur l’agonie du matriarcat dans les sociétés occidentales chrétiennes. C’est aujourd’hui que nous en percevons vraiment toute la charge imaginaire profonde. Michel Cazenave dans un brillant essai tristanien (La subversion de l’âme) a analysé ce syndrome tristanien en termes jungiens. Car aujourd’hui, c’est le patriarcat qui s’effondre sous la poussée du féminin (beaucoup plus que du féminisme). Yseut a pris sa revanche. Le pouvoir des mères est de retour. On me dira qu’Yseut n’est jamais mère dans les textes et c’est vrai car cet amour tristanien est un amour qui trouve dans le plaisir sexuel sa propre légitimité (il s’oppose à l’amour matrimonial béni par l’Eglise et qui est légitimé par la procréation). Mais Yseut est fille de sa mère qui s’appelle Yseut comme elle ! Elle n’a pas de père connu ! Et enfin plus que l’amante, elle apparaît à bien des égards comme la mère de Tristan ! Mère et épouse à la fois, Yseut est bien une fée celtique, l’avatar littéraire d’une Déesse-Mère (comme j’ai essayé de le montrer dans mon essai intitulé Le Gant de verre). Mais le Moyen Age introduit un raté dans l’ancien schéma mythique. Yseut devrait avoir, en principe, tout pouvoir sur les hommes (la magie, le philtre d’amour). Toutefois, les écrivains chrétiens (surtout Thomas d’Angleterre qui raconte la mort tragique des amants) remettent en cause le pouvoir de cette fée dans laquelle ils ne voient qu’une fille d’Eve comme les autres. Elle a entraîné Tristan dans une impasse tragique. En lui révélant l’amour absolu, elle l’a finalement tenté et détruit. Conclusion: l’amour n’est pas de ce monde: il appartient à l’Autre Monde, en cela les écrivains chrétiens du Moyen Age retrouvaient l’esprit des mythes celtes mais évidemment pour faire de cet Autre Monde celte un Paradis chrétien. Il n’est d’ailleurs pas certain du tout que Tristan et Yseut soient dans ce paradis-là... A mon avis, ils seraient plutôt dans cette île au-delà des vagues dont parlent les Aventures de Condle, le pays de l’éternelle jeunesse:
“C’est le pays qui rend plein de joie
l’esprit de quiconque y va.
Il n’y a là d’autres gens
que des femmes et des jeunes filles”
Pour les Celtes, l’Autre Monde est féminin: c’est le monde de l’origine et de la fin, c’est là que le monde se régénère (éternel retour). La femme est l’avenir de l’homme.
Votre figure préférée de l’imaginaire celtique ?
Incontestablement la figure de l’ours, puisque c’est le nom d’Arhur (art signifie “ours” en irlandais et gallois). C’est aussi pour moi la plus riche des figures de la mythologie non seulement parce qu’elle est captivante à étudier dans le monde celtique mais aussi celle qui ouvre le plus de perspectives sur les mythes archaïques de l’Europe. On le retrouve aussi bien en Scandinavie qu’en Espagne ou en Gaule, bien avant la période dite indo-européenne. On peut donc dire que la mythologie de l’ours est certainement l’une des plus anciennes du monde eurasiatique (elle se rencontre évidemment en Sibérie et même au Japon). Elle nous met sur la piste des plus grands mythes européens (celui de l’Homme sauvage par exemple, mais aussi Ulysse dont une étude déjà ancienne de Rhys Carpenter a montré le lien avec le mythe de l’ours, Arthur bien sûr, Beowulf “le loup-ours” (Bear-Wolf)” selon une étymologie récente mais l’ours était déjà présent dans l’étymologie traditionnelle “le loup des abeilles” (Bee-Wolf). Aujourd’hui, lorsqu’on offre un ours en peluche à un enfant, on ne lui donne pas seulement un compagnon de jeu, on perpétue un très vieux mythe de l’ours qui vient du plus lointain de l’Eurasie.
Propos recueillis au printemps MMI
Dans Galaad Le pommier et le Graal (Imago) Philippe Walter étudie la fascinante figure du chaste Galaad, le Pur qui, seul de tous les Chevaliers de la Table ronde, atteindra le Graal avant de périr. Par un retour aux textes médiévaux qu'il analyse avec une exemplaire rigueur et dans un bel esprit d'interdisciplinarité, Walter reconstitue la vision du monde des auteurs de la geste. Ce que Galaad subit lorsqu'il aborde, après maintes épreuves rituelles, à l'île au nord du monde est bien une initiation de type préchrétien qui lui permet de comprendre la double nature, féminine et masculine, de l'homme primordial, cet androgyne travesti par les clercs en un Seigneur venu de Palestine. Walter montre bien la profonde originalité du christianisme celtique, qui subvertit le message évangélique pour constituer "un étrange paysage culturel et spirituel que l'esprit cartésien ne peut que rejeter en bloc ou expliquer faussement". Son essai peut aussi être lu comme une intelligente défense de la mythocritique, méthode autrement plus féconde que diverses modes universitaires alliant préjugés matérialistes et réductions formalistes qui stérilisent encore trop de chercheurs sans trouvaille.
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“L’accoutumance est une lèpre que seule peut vaincre une vigilance sans cesse renouvelée »
Gabriel Matzneff, Les Passions schismatiques.
Cet apophtegme de Gabriel le Styliste se rapproche étrangement d’une sentence d’un autre contemporain capital, Ernst Jünger, qui, dans Le Cœur aventureux, met son lecteur en garde contre le plus grand danger qui soit : « celui de laisser la vie nous devenir quotidienne ». Convergence de deux artistes chez qui se marient dandysme et doctrine de l’éveil. Dans Voici venir le Fiancé, huitième et ultime (?) roman, Gabriel Matzneff fait vivre sous nos yeux un conventicule de carbonari digne d’Alexandre Dumas: un austère hiéromoine, une baronne macrobiotique, un professeur de latin et de grec et son ami avocat, un cinéaste et sa maîtresse (une belle emmerdeuse), un séducteur jaloux, un couple lesbien, tous fins gourmets et zinzins d’Italie. Les aficionados de l'écrivain auront reconnu de vieux amis, tout particulièrement cette triple incarnation de l’âme matznévienne : le professeur Dulaurier, loyal et sincère païen; Raoul Dolet, cinéaste incompris et réprouvé; Nil Kolytcheff, orthodoxe hanté par son salut. Ces trois visages attachants, qui font songer à la subdivision de l’âme selon Platon (sagesse, excellence et passions), incarnent aussi les trois grandes tentations qui traversent toute l’œuvre de l’écrivain : le monastère (dans Mamma, li Turcchi !), la mort volontaire (dès Le Défi et L’Archimandrite) et la chasse au bonheur (dans la moindre de ses lignes). En ce sens, Voici venir le Fiancé rassemble en un faisceau incandescent tous les thèmes de prédilection de l’écrivain, ses obsessions et ses hantises, ses goûts et ses dégoûts. Un lecteur platonicien - les Dieux savent à quel point le nietzschéen Matzneff prise peu ce penseur - pourrait interpréter cette œuvre comme l'illustration du conflit éternel entre le cheval blanc (les passions généreuses) et le cheval noir (les passions inférieures), maîtrisés avec peine par le cocher divin. Tantôt l'attelage contemple la beauté pure, tantôt il s'en éloigne, frappé d'une lancinante nostalgie. Ainsi, les lecteurs de Vénus et Junon, son journal des années cinquante, retrouveront-ils inchangé le jeune et svelte rebelle de 1953, qui, loin de renier ses passions schismatiques, se rit des contradictions et défie les simplets (ceux qui croient que deux et deux font toujours quatre), bien marris d’une telle constance, mais voilà, Matzneff a compris depuis l’adolescence la grande loi héraclitéenne de l’alternance : « Dieu est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, abondance et famine. Il se transforme comme le feu mêlé d’aromates… » Pyrrhon et Paul de Tarse, thé vert et cassoulet, Mithra et Chrestos: les contraires s’unissent sans s’abolir grâce au talent de l’écrivain, ici au sommet de son art.
Roman chrétien, Voici venir le Fiancé, est un hymne à l'Eglise orthodoxe, "le lieu où le présent et le passé se mêlent le plus étroitement". Tout le récit se déroule pendant le carême « pravoslave » (ortho-doxe, traduit littéralement du grec en russe et francisé par l’impeccable lettré qu’est Matzneff)…même si les premières pages du roman nous transportent dans un restaurant des environs de Sorrente, où les membres du conventicule font joyeusement balthazar en italianisant à qui mieux mieux (Brindiamo ! brindiamo ! alla salute ! all’amicizia !). Si Nil Kolytcheff demeure le libertin dédié aux plaisirs de la chair et de l’esprit d’Isaïe réjouis-toi (1974) ou de Harrison Plaza (1988), il n’en cache pas moins son tourment (« je suis une brebis perdue »), son espérance en un salut personnel. Ses gestes sont ceux de la foi au sens chrétien, mais ses sentiments, ses pensées les plus secrètes évoquent davantage Pétrone ou Casanova que d'ascétiques staretz. Ne va-t-il pas jusqu'à grommeler, à l'office, que ses passions, loin de le souiller, justifient son existence? Pourtant, tout le roman baigne dans cette atmosphère « pravoslave », mieux que dans L’Archimandrite (1966). Gabriel le Sybarite nous initie à une riche théologie que, manifestement, il connaît bien : il y a aussi chez lui un côté séminariste surdoué! La magie de la liturgie pascale, les hymnes et le dialogue constant avec un directeur de conscience qu'on voudrait rencontrer donnent l'envie de rejoindre cette société secrète et d'y retrouver la princesse Antropozoff, le père Guérassime, et Lioubov, la belle iconographe.
Roman crépusculaire, Voici venir le Fiancé nous met en garde contre ce que Matzneff appelle "les avertissements de la clepsydre". Le bohème, l'esthète fauché qui voyage en wagon-lit et craque pour un chapeau de chez Bross et Clapwell, voit venir le péril majeur qui le guette: devenir un vieillard pathétique, privé d'élan; inspirer la pitié. La passion du Christ est bien un mythe qui indique à l'homme attentif quels sont ses épreuves futures, car avant le résurrection, il lui faudra subir les crachats et les coups d'une tourbe infâme.
Roman mélancolique, Voici venir le Fiancé sera lu comme une condamnation du monde moderne, tant l'écrivain s'emporte avec fougue contre cette crétinisation forcée que nous subissons tous les jours. Règne des sycophantes et des nouveaux quakers, lâcheté des élites et veulerie de la plèbe (plebs nata ad serviendum), ce tableau pointilliste de notre merveilleuse civilisation occidentale est plus que fidèle, visionnaire.
Roman stoïcien, Voici venir le Fiancé est un hymne au Fatum, à sa plus sereine acceptation. On voit ainsi à chaque page que le dialogue entre Henri de Montherlant et Gabriel Matzeff n'a jamais cessé: deux Romains de la haute époque continuent de s'échanger leurs impressions et leurs clins d'œil au sein d'une civilisation qui s'engloutit dans le grand cloaque.
Roman de la maturité, Voici venir le Fiancé est la réussite majeure d'un grand styliste. Gabriel Matzneff nous livre un roman testamentaire où il a donné le meilleur de lui-même tout en surprenant son lecteur à chaque page, car le style, ici bien plus baroque que dans les précédents romans, je dirais presque précieux, le style donc , lumineux, nous empêche de refermer ce livre avant les bouleversantes dernières pages. Cet alliage imprévu de classicisme et d'argot de collégien, ces italianismes (et ces latinismes: procrastiner, permaner, alluder), son magnifique éloge du subjonctif imparfait, ses trouvailles parfois désopilantes ("opiner du klobouk" m'a fait rire trois jours), la richesse du vocabulaire (débagouler, farrago, rapicolant,…), tout séduit au suprême et conquiert le lecteur. Mission accomplie, messer Matzneff!
Paru dans La Presse littéraire, mars 2006.
ENTRETIEN
Voici venir le Fiancé est votre huitième roman, publié comme les précédents sous la casaque rouge et blanc de La Table ronde. Quel titre mystérieux, issu de la liturgie orthodoxe, omniprésente dans le récit !
Gabriel Matzneff : Ce titre s’est imposé à moi depuis très longtemps : une amie en a trouvé la trace dans Calamity Gab (Gallimard), mon journal intime de l’année 1985. C’est chez moi une chose courante d’annoncer des titres que je n’utilise que bien des années plus tard. Quant au thème, toujours d’après cette amie, j’annonce noir sur blanc dans mon journal cette idée d’écrire un roman dont l’unité de temps, comme dans la tragédie classique, correspondrait grosso modo à la durée du carême. Dans Voici venir le Fiancé, l’action débute le jour de la Saint-Tryphon, à peu près trois ou quatre semaines avant le carême, et se termine une semaine après le dimanche de Pâques (le dimanche de Thomas dans l’Eglise orthodoxe). Il y a donc une unité de temps, d’environ soixante-dix jours. « Voici venir le Fiancé » sont les premiers mots d’un tropaire chanté trois fois dans l’année par les orthodoxes : le lundi saint, le mardi saint et le mercredi saint. Le Fiancé, c’est le Christ, mais dans le roman, c’est aussi la rupture amoureuse, le bouleversement des choses, les événements ultimes. La fin d’une vie humaine, voire d’une civilisation. Ce chant appelle à la vigilance, à la lucidité et à l’éveil : « Voici venir le Fiancé au milieu de la nuit, bienheureux le serviteur qu’il trouve éveillé, indigne celui qu’il trouve assoupi ! Ô mon âme, garde-toi de t’abandonner au sommeil, de peur d’être livrée à la mort et bannie du Royaume ». C’est aussi, me semble-t-il, un beau titre et vous savez à quel point je suis attentif au choix de mes titres, car le titre d’un livre est aussi important que le prénom d’un enfant.
J’aime bien que vous parliez d’événements bouleversants, car c’est bien de cela qu’il s’agit pour la quasi-totalité de vos personnages.
Il s’agit d’un roman où s’entrecroise toute une galerie de personnages qui vivent des histoires d’amour et d’amitié. Il y a trois couples d’amants : Nil Kolytcheff et Constance, une jeune femme qu’il a beaucoup aimée dans sa jeunesse, qu’il a quittée puis retrouvée après une longue séparation ; Nathalie, une dame plus sensible au charme des jeunes filles qu’à celui des messieurs, et une jeune iconographe prénommée Lioubov ; le cinéaste Raoul Dolet et Delphine, une jeune cinéphile rencontrée à Cannes. C’est aussi un roman sur l’amitié : l’avocat Béchu, le professeur Alphonse Dulaurier, la baronne Cramouillard sont des célibataires endurcis ; le père Guérassime, lui aussi, ce qui pour un moine est bien naturel ; le père Philippe, lui, est un prêtre marié mais (un peu comme l’inspecteur Colombo) on ne voit jamais sa femme. Le roman commence par un déjeuner amical qui réunit tous ces personnages dans un petit village au dessus de Sorrente, dans le sud de l’Italie. Certains de ces personnages sont nouveaux, en particulier les trois jeunes femmes, Constance, Delphine et Lioubov. D’autres existent déjà dans mes précédents romans, car mon ambition de romancier est de créer un monde, un petit univers, avec des personnages qui reviennent de roman en roman, étant entendu que Voici venir le Fiancé forme un tout, peut être lu indépendamment des autres. S’il y a une unité de temps, il n’y a pas d’unité de lieu et mes personnages bougent beaucoup : l’action du roman se déroule à Sant’Agata sui Due Golfi, à Naples, à Rome, à Paris, en Suisse, à Venise. Oui, l’amour et l’amitié, deux thèmes essentiels.
Il en est un troisième : la mémoire.
L’un des fils directeurs du roman est en effet la volonté qu’a Nil Kolytcheff de préserver le souvenir de ses amours mortes. Sa vie amoureuse a été fort agitée et sa hantise est de la sauver de l’oubli. Tout au long du roman, Nil travaille au classement et à la sauvegarde des lettres de ses amantes, de leurs photographies, des documents qui les concernent, afin que tout soit préservé. Menant une vie bohème, voyageant beaucoup et logeant souvent à l’hôtel, il est pris d’un sentiment d’urgence : mettre ses archives en sécurité. Désir illusoire, me direz-vous ! Certes, la plus sûre des bibliothèques peut, telle celle d’Alexandrie, être consumée par les flammes. Un jour, la terre entière explosera. Il ne restera plus rien, ni du Louvre, ni du Parthénon, ni des souvenirs amoureux de Nil Kolytcheff. Mais en attendant la fin du monde le devoir de l’artiste est de se souvenir, de fixer l’instant fugitif.
Voici venir le Fiancé est le récit d’un lent dépouillement…
Exactement. Nil veut sauvegarder ces archives et en même temps s’en délivrer.
N’est-ce pas un leitmotiv de votre œuvre, carnets noirs, poèmes et romans inclus ?
En effet, c’est un leitmotiv de mon travail d’écrivain, une sorte d’obsession. Un de mes précédents romans s’intitule Ivre du vin perdu.
Dans Voici venir le Fiancé, la religion ne vient-elle pas faire le lien entre l’amour et la mémoire ?
Oui, à cause de ce temps particulier du carême qui rythme la vie de mes personnages, y compris ceux d’entre eux qui sont agnostiques, sceptiques, comme par exemple Nathalie de La Fère et Alphonse Dulaurier. Personnages où j’ai mis beaucoup de moi. On peut très bien, et c’est mon cas, avoir un fond de pyrrhonisme, éprouver des doutes sur les vérités qu’enseigne l’Eglise et en même temps avoir le sens du sacré, de la transcendance. Que mes personnages soient chrétiens ou épicuriens, ou les deux à la fois, au demeurant peu importe. Je n’ai pas écrit un roman à thèse. J’ai tenté de faire vivre des personnages de chair et de sang; j’ai voulu qu’on les vît bouger, aimer, souffrir, vivre avec leurs passions, leurs contradictions, leurs déchirures. Et ce qui pourrait paraître de l’esthétisme (par exemple tel athée qui va à l’église parce qu’il est sensible à la beauté des offices) exprime en réalité un désir d’ordre spirituel, une nostalgie du divin. Il y a la tension des passions amoureuses, la tension qui anime Nil se penchant sur ses amours défuntes ; il y a aussi la tension du temps du carême. C’est cette triple tension qui donne au roman son élan, son unité émotionnelle. Considérez, par exemple, le couple formé par Nathalie et Lioubov : une athée qui (bien qu’élevée chez les bonnes sœurs) est totalement fermée à l’enseignement de l’Eglise et une chrétienne fervente qui peint des icônes. Malgré ces différences, cette vieille femme et cette jeune fille s’aiment et s’acceptent telles quelles.
Un couple schismatique ! C’est très matznévien, non ?
Oui, mes couples sont volontiers schismatiques : différence des classes sociales, différences des âges… J’aime décrire des amours hors la loi.
Comme c’est étrange…
Ce doit être l’une de mes constantes. Des amours irrégulières, et aussi des amours douloureuses. Ainsi, par exemple, lorsque Nil retrouve Constance, une amante avec laquelle jadis il avait rompu brutalement, elle n’est plus libre, elle a un autre homme dans sa vie, qu’elle refuse de quitter, et c’est à son tour, à lui, le cynique, le libertin, l’infidèle, de devoir partager la femme qu’il aime, de souffrir…
… de connaître les affres…
… de la jalousie.
N’est-ce pas un renversement complet dans votre œuvre romanesque, cet intérêt pour la jalousie masculine ?
Non, car j’ai déjà beaucoup écrit sur la jalousie des messieurs ! Prenez Hippolyte dans Les Lèvres menteuses : voilà un grand jaloux… qui réapparaît d’ailleurs dans ce roman-ci en silhouette, comme bien d’autres : Angiolina, l’ancienne maîtresse de Nil, par exemple. Tous mes personnages en fin de compte sont des être vulnérables, des blessés : ni dans mes romans, ni dans la vie, je n’aime les rouleurs de mécanique. L’art commence là où il y a une blessure, parce que le bonheur n’est pas un thème d’inspiration. Ce sont les obstacles, les crises, les trahisons, les ruptures, les divorces qui inspirent le romancier, et non les paisibles joies petites-bourgeoises. Prenez les contes de notre enfance, Andersen et Perrault. Il n’y a histoire que lorsque la méchante sorcière transforme le jeune prince en crapaud et enferme la jolie princesse dans une tour. Mais dès que l’ex-crapaud, redevenu prince, délivre la princesse et l’épouse, l’histoire s’achève. « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », écrit l’auteur et il s’empresse de tracer le point final. Le bonheur n’est pas romanesque. L’Enfer de Dante est plus bandant que son Paradis.
Et pourtant, toute votre œuvre chante le goût du bonheur…
La chasse au bonheur, chère à Stendhal ! Elle donne son tonus au récit. Il ne faudrait pas que les lecteurs pensent que Voici venir le Fiancé est un roman triste, car on y rit beaucoup.
Certaines pages sont désopilantes, et l’usage de l’italien renforce cette impression d’allégresse.
Oui, l’Italie…
L’italomanie même !
Cette italomanie est très ancienne, on la rencontre chez moi dès mon premier livre, Le Défi, où sont extrêmement présentes l’ancienne Rome et la Venise moderne. Cela dit, il est vrai que depuis 1996 je vis en Italie de façon plus prolongée et systématique. J’y allais depuis mon enfance, mais en 1996, l’atmosphère à Paris étant devenue pour moi irrespirable, je suis parti pour l’Italie, je me suis mis à apprendre sérieusement l’italien, afin de me changer les idées, d’échapper à la tentation du suicide.(...)
Dunque, l’Italia !
Oui, l’Italie, la cuisine de l’Italie, la lumière de l’Italie, le soleil de l’Italie, et, avant tout, la langue italienne. C’est un point que j’ai en commun avec les personnages de Voici venir le Fiancé qui, hommes et femmes, clercs et laïcs, sont tous animés par l’amour de la langue italienne et le désir de la bien parler.
Vous avez toujours accordé la priorité au style, car vous êtes avant tout un styliste. Mais ce roman me semble encore plus baroque que les précédents…
Seule l’écriture fait la beauté d’un livre. Les idées, les sujets, les sentiments et les passions appartiennent à tout le monde. Seule la forme rend le fond beau et vrai à la fois. Une adolescente nue peinte par un médiocre, c’est une croûte, affreuse, obscène même. Peinte par Ingres ou Balthus, elle est morale parce qu’elle est belle. Ceux qui accusent les artistes d’immoralité se trompent : on peut écrire un livre illisible sur un vertueux commissaire de police qui sauve les bons citoyens, et un chef-d’œuvre sur un assassin qui égorge femmes et enfants. Peu importe le thème, ce qui compte, c’est la façon dont la mayonnaise prend.
Il y a aussi dans ce roman un aspect très moderne, à savoir l’irruption de diverses machines…
En effet. Il y a deux personnages, l’ordinateur et le téléphone portable, qui y jouent un rôle d’importance. Delphine, l’amante de Raoul Dolet, sa jeune « admiratrice », passe le plus clair de son temps à le bombarder de SMS et à raconter leur vie amoureuse sur Internet.
Vous parlez à ce propos de « tortures inédites ».
Oui, et il n’y a pas que Delphine : Mathilde, qui l’a précédée dans le lit de Raoul Dolet, c’est par SMS qu’elle apprend à ce dernier qu’elle ne l’aime plus et lui a trouvé un remplaçant. Je suis très fier de la description que je fais dans mon roman de cette nouvelle génération de jeunes filles électroniques.
… adeptes d’Internet et du téléphone portable que vous baptisez, à l’italienne, telefonino.
Telefonino, qui est bien plus joli, amusant à prononcer, que le mot français. Voici venir le Fiancé sera une source de découvertes linguistiques pour les lecteurs, car j’y introduis des italianismes (et aussi quelques russismes), en réaction contre les envahissants anglicismes. Pour en revenir à l’allégresse, outre les passions amoureuses, il y a le ton, le tempo qui fait que le récit est mené tambour battant. Car en fin de compte, quelle que soit la qualité de l’analyse psychologique, quel que soit l’intérêt des thèmes, un roman ne s’incarne que par l’écriture. C’est en cela que Voici venir le Fiancé est un roman chrétien : le verbe s’y fait chair.
Une chair ma foi bien nourrie… On se régale dans votre roman !
L’on y boit aussi. L’histoire commence par un festin chez Don Alfonso, à Sant’Agata sui Due Golfi, et se termine à Venise le verre à la main. On mange, on boit, on fait l’amour (à la romaine, à la byzantine, à la phénicienne). Et on allume des cierges devant les icônes, parce que l’Eglise est faite pour les pécheurs et non pour les saints.
Paris, le 3 février MMVI
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La Grèce, notre mère
"Mais au total, il me semble vraiment que tout ce que j'ai vécu et ressenti a été coloré et enrichi par ce qu'avait déposé en moi la littérature"
Jacqueline de Romilly
C'est un livre précieux, un de plus, que publie Bernard de Fallois, éditeur de grande classe, critique courageux (dans Opéra par exemple) et inventeur naguère d'un inédit de Proust. Depuis une quinzaine d'années, sa maison accueille la prose limpide de Jacqueline de Romilly, professeur de grec ancien à la Sorbonne et au Collège de France, académicienne - la deuxième après Marguerite Yourcenar, avec qui elle partage un même amour fervent de la Grèce. Parmi les dix-sept titres du catalogue, je citerais Pourquoi la Grèce (1992), chef-d'œuvre de synthèse intelligente et sensible, ou encore Hector (1997). Aujourd'hui, la grande helléniste a choisi de répondre aux questions du latiniste A. Grandazzi, et de présenter au lecteur avec qui elle converse comme au coin du feu une sorte de bilan sur plus de septante années de lectures et de combats. Le résultat impressionne par la sérénité et la sagesse qui se dégagent de ce beau volume, un cadeau, sinon pour toujours, en tout cas pour longtemps.
Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de professeurs, Jacqueline de Romilly perd son père en 1914. Ce jeune normalien fait partie de cette élite de paysans, d'instituteurs ou de curés massacrés dans d'absurdes mêlées qu'un roman récent, Dans la Guerre d'Alice Ferney (Actes Sud), décrit sans fards. Orpheline, elle grandira sous la vigilante protection d'une mère romancière. Première fille à réussir le Concours général (en 1930), la jeune lettrée suivra, malgré de multiples embûches dont les moindres ne sont pas les persécutions de l'Occupation, un impeccable cursus honorum qui la mènera jusqu'au Quai Conti. Elle choisit la difficulté en s'attelant pour les Belles Lettres à la traduction de La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, l'œuvre de sa vie, avant de s'intéresser aux Tragiques qu'elle a décortiqués sans jamais sombrer dans une érudition stérile. Cinquante ans d'enseignement lui apprennent que l'on n'enseigne bien que ce que l'on est et qu'un pont doit toujours réunir la recherche la plus pointue et la culture de l'honnête homme. Sa passion de transmettre, de passer le flambeau de l'hellénisme ("je voulais comprendre et faire comprendre") lui permettent, encore à nonante ans passés et malgré les infirmités (elle est aveugle depuis quelques années), d'éblouir ses lecteurs tout en les convainquant du génie de la Grèce. Un génie fait d'humanisme, d'aspiration à l'universel, de goût de l'aventure, de passion pour le débat et d'un désir de connaître qui jamais n'exclut la présence du divin.
Qu'elle nous parle de l'impérialisme (athénien, mais cette thalassocratie en évoquera d'autres), de la démocratie, fondée sur la participation, l'égalité des droits et la liberté de parole (il faut ajouter une chose aujourd'hui trop oubliée: la reddition de comptes des magistrats à la sortie de leur charge), Jacqueline de Romilly persuade et émeut, tant la sincérité du propos et sa transparente simplicité remportent l'adhésion.
Dans Une certaine idée de la Grèce, elle retrace la généalogie culturelle et spirituelle d'un continent, l'Europe, venue elle aussi du fond des âges. A travers sept entretiens, l'érudite devenue romancière et nouvelliste sur le tard aborde ses passions: Thucydide, qui demeure une clef pour comprendre les conflits fratricides, les Tragiques et leur lumineuse peinture de la condition humaine, Homère, le père de la littérature européenne, l'enseignement des langues anciennes et leur éternelle jeunesse, la littérature qui l'a aidée à vivre mieux malgré malheurs et déceptions,… Car il ne faudrait pas cacher que l'académicienne se révèle parfois amère face à l'évolution de l'enseignement depuis 1968, et de notre société en général, gangrenée par un matérialisme avilissant alliant l'inculture satisfaite à l'utilitarisme le plus niais. Propos de scrogneugneu comme nous en avons tous subi un jour ou l'autre? Nullement: le diagnostic est sévère, solidement argumenté toutefois, et exempt de toute aigreur, car notre jeune dame conserve l'optimisme de la volonté. Mais le constat est là: culte du marché comme nouvelle idole, art opaque, musique tonitruante, ignorance narcissique de gens qui, par principe, ne s'intéressent pas à ce qui a précédé leur précieuse existence, sectarisme idéologique (rhétorique égalitaire et praxis censitaire), tendance systématique à exalter la destruction et la révolte gratuite… Le tableau n'est pas rose. En qualité de présidente d'une association dévouée à la défense des études littéraires en général (car les ennemis du grec le sont aussi du français comme du latin: c'est la notion même d'héritage qui est visée), Jacqueline de Romilly a eu l'occasion de juger sur pièces les élites politiques et leur absence de perspective. Mais sa fraîcheur, sa pugnacité nous réjouissent et nous réarment contre l'envahissante médiocrité. Il suffit, dit-elle, d'une prise de conscience de quelques responsables et d'un peu de courage…
Il faudrait citer bien des pages de ces entretiens pour leur lucidité. je me contenterai d'évoquer les très fines remarques sur la littérature comme enrichissement permanent, par exemple quand cette grande dame parle du temps qui s'additionne, exact pendant du temps retrouvé. Cet éloge bienvenu de la patine, dans un monde où triomphe momentanément le clinquant, fait chaud au cœur. Ailleurs, elle parle de la marche comme "méditation en actes" et "purification intérieure"; elle nous révèle aussi une vérité bien cachée: que l'on ne comprend jamais qu'après-coup. Justement, sans perdre un instant, pour éviter le cruel remords, profitons de cette incarnation de la sophia hellénique, lisons son testament spirituel avec l'attention qu'il mérite et rendons l'hommage dû au courage et à ce que nos chers Grecs nommaient l'aretè, la vertu d'excellence.
Jacqueline de Romilly, Une certaine idée de la Grèce. Entretiens avec A. Grandazzi, B. de Fallois, 272 p., 16 euros.
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22 octobre 2006
Dharma.
Entretien avec Jean Haudry
Qui êtes-vous? Comment vous définir?
Je me définis comme un linguiste spécialiste des langues indo-européennes anciennes qui est passé progressivement de l’étude des formes et des structures grammaticales et lexicales à celle du sens correspondant, et du sens aux réalités et aux situations, donc aux locuteurs de la langue reconstruite. C’est ainsi que je suis passé de la reconstruction de l’indo-européen à l’étude de la tradition indo-européenne.
D'où vous est venue cette passion pour les Indo-Européens? Qui furent vos maîtres et que leur devez-vous?
Cette passion des Indo-Européens m’est venue par une évolution naturelle qui s’observe chez plusieurs de mes prédécesseurs, et consiste en une quête du réel, du concret, du spécifique, démarche à contre-courant de nos jours où l’on privilégie le virtuel, l’abstrait et l’universel. Mes principaux maîtres dans l’enseignement supérieur ont été, par ordre chronologique, le latiniste Jacques Perret, les indianistes Louis Renou et Armand Minard, le linguiste généraliste André Martinet, l’indo-européaniste Emile Benveniste. Je leur dois non seulement ma formation dans les domaines correspondants, mais aussi un appui décisif dans les débuts de ma carrière : Renou et, après sa disparition, Minard ont dirigé ma thèse de doctorat d’état sur l’emploi des cas en védique ; j’ai été l’assistant à la Sorbonne de Perret et de Martinet, et l’approbation que Benveniste a donnée à mes premiers essais a sûrement pesé lourd.
Vous avez connu Georges Dumézil. Marcel Schneider, qui fut son ami, suggère que la fascination pour le Nord du grand historien des religions fut "le secret du Renan du XXème siècle". Qu'en pensez-vous? Quelle était l'attitude de Dumézil face au Sacré? Peut-on parler comme Schneider "d'une sorte de panthéisme spiritualiste"?
Je n’ai connu personnellement Georges Dumézil qu’assez tard, et très peu. Etudiant, puis assistant, à Paris, je me suis consacré exclusivement – outre mon service - à l’apprentissage des langues indo-européennes anciennes et de la linguistique générale, avant de m’engager dans la préparation de ma thèse. Nommé chargé d’enseignement à Lyon en 1966, de nouvelles tâches s’y sont ajoutées, sans parler des péripéties inattendues de 1968 et années suivantes. C’est après plusieurs années de contre-révolution et d’administration que j’ai pu reprendre mes recherches, et en élargir l’horizon. J’ai lu ou relu Dumézil et éprouvé le regret de n’avoir pas suivi ses enseignements quand j’en avais la possibilité. Je ne l’ai rencontré que trois fois en privé, à l’occasion de soutenances de thèse qu’il m’avait demandé d’organiser à l’Université pour deux de ses anciens élèves, et pour lui présenter le premier jet de mon ouvrage sur les Indo-Européens destiné à la collection Que sais-je ? Cet entretien fut naturellement consacré à cet ouvrage et les précédents, si j’ai bonne mémoire, à organiser la soutenance, et à évoquer des souvenirs de sa propre thèse de doctorat. C’est dire que nous n’avons pas abordé aucun des points que soulève votre question. J’ai donc toujours ignoré ses convictions philosophiques, ainsi que ses opinions et appartenances politiques, avant qu’elles ne soient divulguées de la façon que l’on sait. Je n’ai pas l’impression qu’il ait éprouvé une fascination particulière pour le Nord, que ce soit au plan géographique ou anthropologique. Ses domaines d’élection étaient plutôt Rome, le monde indo-iranien, l’Arménie (et, hors du monde indo-européen, le Caucase) ; s’il y a adjoint le monde nord-germanique, c’est simplement parce que du point de vue de la religion les autres secteurs du monde germanique ancien, christianisés plus tôt, ne fournissent guère de données. Et s’il a rappelé dans un passage de Jupiter, Mars, Quirinus la « prédominance marquée du type nordique » chez les Indo-Européens, ce n’est pas de la fascination, mais l’énoncé d’une évidence. Plus généralement, l’étude des religions, surtout quand elle est comparative, ne constitue pas, en général, une expérience du sacré : Julius Evola disait fort justement que la science est une connaissance morte de choses mortes. Principe qui souffre quelques exceptions, dont la plus notable est Mircea Eliade. Mais je ne sais si c’était le cas pour Dumézil.
L'une des critiques qui revient de plus en plus souvent aujourd'hui chez divers chercheurs (Lincoln, Dubuisson, etc.) plus ou moins hostiles au principe même de la démarche dumézilienne, est que le mythologue aurait été trop soumis à une vision centripète et "platonicienne" des mythes. Qu'en pensez-vous?
Parmi les sycophantes qui se sont attaqués à Dumézil, il y a eu un peu de tout. Des gens animés par la passion politique, de véritables procureurs staliniens des procès de Moscou. Il y a eu aussi des fruits secs, incapables de produire quoi que ce soit d’original, qui se retranchent derrière la méthodologie, rideau de fumée qui masque leurs insuffisances, et leur permet de s’en prendre à ceux qui ont produit, avant que de leur production se dégage une méthode. Il est vrai que les reconstructions duméziliennes sont le plus souvent synchroniques, voire achroniques, en tout cas non historiques. Mais c’est inévitable dans un premier temps, tout comme pour les reconstructions linguistiques. C’est seulement dans un deuxième temps, et sur la base de données nouvelles, que l’on peut espérer parvenir, dans les cas les plus favorables, à une chronologie relative, voire à une datation. Il n’y a là rien de « platonicien », et moins encore de maurrassien !
Comment définiriez-vous la notion de sanatana Dharma?
Le dharma sanatana : l’adjectif sanatana est un dérivé en –tana- (indo-européen *-t(e)no-, suffixe probablement issu d’un dérivé de la racine *ten- « tendre », « s’étendre »), bâti comme les adjectifs latins cras-tinus sur cras « demain » , diu-tinus sur diu « longtemps », matu-tinus sur * matu- « le matin », et leurs homologues grecs et lituaniens sur une forme adverbiale (non attestée) *sana, « jadis » (ou sens similaire), tirée de l’adjectif sana- « ancien, vieux » (latin sen-ex, etc.). Il signifie « originel », « qui se prolonge depuis l’origine ». Qualification paradoxale pour dharma, forme récente (le Rigvéda ne connaît que dharman-, avec le sens de « fait de maintenir, de se maintenir, maintien, comportement », et désignant une réalité qui l’est aussi : le système des castes (jati-) des droits et des devoirs correspondants, bien qu’il soit censé se fonder sur la structure même de l’univers, s’est constitué progressivement en Inde. Une première attestation figure dans un texte appartenant aux parties récentes du Rigvéda, où le terme utilisé est varna- « couleur (symbolique )» Mais la codification des droits et des devoirs de chacune des trois castes aryennes (les « deux fois nés ») et de la quatrième caste, non aryenne, la répartition de la vie des brahmanes en quatre périodes ne se fixent que dans les dharmasatra et dharmashastra, dont le plus connu est le Manava- dharmashastra, les « lois de Manou » Naturellement, si l’on traduit sanatana par « éternel », la conception d’un dharma sanatana relève de l’illusion commune aux diverses sociétés traditionnelles sans écriture de la permanence de leurs institutions. Mais si l’on adopte une traduction comme « immémorial », « traditionnel », la conception apparaît justifiée : le système des quatre castes de l’époque classique provient effectivement de celui des trois varna de l’époque védique, et de la période précédente (indo-iranienne) ; système qui, à son tour, reflète la structure indo-européenne des trois fonctions et des trois couleurs –initialement cosmiques – qui leur sont associées : le blanc du ciel du jour, le rouge des deux crépuscules, le noir de la nuit.
Vous avez préfacé la traduction française du livre de L. Kilian De l' Origine des Indo-Européens (Labyrinthe, Paris 2000), où est défendue la thèse de l'origine paléolithique et nordique des IE. En quoi cette thèse vous semble-t-elle probable?
Ce que Lothar Kilian nomme, après Herbert Kühn et d’autres, l’origine paléolithique des Indo-Européens est une conception d’archéologues fondée sur des continuités constatées ou supposées entre diverses cultures préhistoriques d’Europe, et sur la constatation qu’aucune des cultures néolithiques ne correspond à la zone d’expansion des Indo-Européens. Le linguiste ne peut pas les suivre, pour la simple raison que le vocabulaire reconstruit comporte un certain nombre de termes qui attestent de façon claire la pratique de l’agriculture et de l’élevage, et l’utilisation du cuivre, ce qui correspond au néolithique récent ou âge du cuivre. D’autre part, une part notable de la tradition correspond manifestement à une société de l’âge du bronze (donc postérieure à la période commune), la « société héroïque » de la protohistoire. Mais « ne pas suivre » ne signifie pas « rejeter », bien au contraire : l’hypothèse paléolithique s’intègre dans une conception évolutive de la reconstruction, linguistique et culturelle. Elle donne consistance à un petit nombre de données linguistiques bien établies, mais difficilement explicables dans une culture du néolithique final, comme la place qu’y tient le vocabulaire de la chasse. La reconstruction des cultures est une entreprise pluridisciplinaire ; chaque discipline y apporte ce qu’elle peut apporter. Il en va tout autrement de l’hypothèse « nordiste ». Ici, l’étude des traditions, confirmée par l’interprétation de certains termes, comme la notion, rare dans les langues du monde, de « ciel du jour », indo-européen *dyew-, et l’absence, tout aussi exceptionnelle, d’une désignation du « ciel », et surtout l’équivalence entre termes relatifs au jour de vingt quatre heures et termes relatifs à l’année (la notion d’ »aurore(s) de l’année ») conduisent à chercher l’origine de cette part de la tradition indo-européenne bien plus loin vers le nord que ne le font les archéologues, Kilian inclus. En attendant une possible convergence, ni les uns ni les autres n’ont intérêt à s’autocensurer.
Vous avez défendu l'hypothèse du type nordique comme type idéal, ce qui fait pousser des cris d'orfraie à certains que le concept même d'ethnie terrorise. Quels sont les principaux arguments à opposer aux tenants de plus en plus nombreux d'une vision centrifuge et dissolvante de cette recherche des origines?
Qu’il y ait eu chez les Indo-Européens un « type idéal », celui de leurs héros et de leurs Dieux, est une évidence : tous les peuples en ont un, qui correspond naturellement au type dominant (par le statut, sinon par le nombre). Xénophane de Colophon en tirait un argument en faveur du relativisme en matière de religion : « les Ethiopiens se représentent leurs Dieux noirs et avec un nez épaté, les Thraces leur prêtent des yeux bleus et des cheveux roux. » Grâce au réalisme de l’art classique, et plus encore de l’art hellénistique, nous savons parfaitement comment les Grecs se représentaient leurs Dieux et leurs héros, en quels termes ils en faisaient le portrait ; et, plus tard, comment les physiognomonistes ont décrit le « Grec véritable », par opposition aux métèques, esclaves, etc. : il est à l’origine semblable aux barbares du nord. Comme chez eux, le type nordique domine dans la couche supérieure de la population. Tout cela est bien connu depuis plus d’un siècle ; la formule de Dumézil à laquelle je faisais allusion précédemment résume les conclusions auxquelles les chercheurs étaient parvenus à l’époque. Ce n’est pas l’étude des momies du bassin du Tarim (Xin-jiang), parmi lesquelles le type nordique est bien représenté, qui risque de les infirmer. Mais à quoi bon opposer des arguments aux négateurs d’évidence ? A ceux qui refusent d’admettre ce qui ne va pas dans le sens de leur argumentaire, et surtout de leurs objectifs, avoués ou inavoués ? Comme l’un des objectifs majeurs de l’idéologie dominante est le métissage des peuples d’Europe à partir de populations africaines et asiatiques, l’évidence leur est inacceptable. A leurs yeux, plus on apporte de preuves et de témoignages, plus on aggrave son cas, ainsi qu’il arrive en d’autres occasions.
Peut-on dire que le fondement de la "Tradition" indo-européenne consisterait en une religion de la vérité?
Ce que j’ai nommé, à tort ou à raison, « religion de la vérité », en donnant à religion sa valeur originelle de « scrupule qui inhibe, qui retient », ne représente pas, tant s’en faut, l’ensemble de la tradition indo-européenne, et ne tient qu’une part modeste dans la religion proprement dite, même si, dans le monde indo-iranien, le vocabulaire du culte (les nombreux dérivés de la racine *yaž- « ne pas offenser ») est fondé sur le « culte négatif » ; bien moins, par exemple, que les trois fonctions duméziliennes. Elle correspond à un ensemble de règles de comportement (respect des engagements contractuels, de la justice distributive, etc.), qui ne valent initialement que pour les chefs dans leurs rapports avec d’autres chefs de la même ethnie. L’hymne avestique à Mithra (yašt 10) en fournit une bonne illustration. Elle ne s’étend aux rapports internes du groupe que dans la « société héroïque » de la période finale de la communauté indo-européenne, et surtout dans les périodes suivantes ; périodes où les rapports contractuels qui lient le seigneur et ses hommes, qu’il a recrutés hors de son lignage et parfois même de sa tribu, l’emportent sur les liens naturels, ceux du lignage. Une telle société est par nature instable : aucune communauté ne peut reposer durablement sur des base contractuelles, en dépit du mythe rousseauiste du « contrat social ». Bien vite, les liens lignagers reprennent leur importance. Par exemple, au Moyen Age, on voit des jeunes compagnons quitter le compagnonnage seigneurial pour s’établir, se marier, et recevoir de leur seigneur un fief viager qui peut devenir à son tour un bien héréditaire. Au plan religieux, le « culte négatif », consistant à « ne pas offenser » la divinité, « ne pas violer » (ses engagements, etc.) s’accompagne toujours d’un « culte positif » consistant en sacrifices, rites, prières, etc.
Propos recueillis à l’équinoxe de printemps 2001.
Agrégé de grammaire, Docteur ès Lettres, professeur de sanskrit et ancien doyen de la Faculté des Lettres et Civilisation de l'Université Jean-Moulin (Lyon), directeur d'études à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Jean Haudry est l'un des grands spécialistes du monde indo-européen. Il a fondé en 1981 l'Institut d'Etudes indo-européennes, récemment transformé en société savante indépendante à la suite d'une campagne de diabolisation. Il est l'auteur d'ouvrages fondamentaux sur le sujet comme L'Indo-Européen (Que sais-je? 1798), Les Indo-Européens (Que sais-je? 1965, retiré du catalogue), La religion cosmique des Indo-Européens (Archè/Belles Lettres), etc.
20:35 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme
Exit Philippe Muray
Jour funeste que ce 2 mars 2006: âgé de soixante ans, l'écrivain Philippe Muray succombe au cancer, laissant une foule d'orphelins, ses lecteurs. Nous voilà un peu plus seuls au sein d'un monde qu'il n'aura cessé de vitupérer et d'analyser. Car Philippe Muray n'était pas qu'un talentueux pamphlétaire: ses romans, ses essais (son Céline, son désormais classique XIXè siècle à travers les âges), comme ses exorcismes spirituels (Désaccord parfait en propose une belle synthèse) offrent à l'homme contemporain et malheureux de l'être des munitions pour résister à l'imposture aux mille visages. Comme en outre, chez Muray, la lucidité allait de pair avec une alacrité d'un autre âge, la pertinence venant renforcer le sarcasme, nous voilà aussi privés d'un écrivain de race, qui possédait le génie de la formule et de l'aphorisme corrosifs. Alors que les producteurs de toxines (les "mutins de Panurge" dont il se moquait avec tant de drôlerie) se comptent par légions, les authentiques dissidents ne peuvent que survivre "dans les interstices de la société", pour citer le penseur colombien Nicolás Gómez Dávila. N'était-ce pas le cas de Muray, publié par une maison prestigieuse (Les Belles Lettres), mais marginale? Raison de plus pour lire et faire lire les écrits de Philipe Muray, précieux maillon d'une chaîne reliant des auteurs aussi divers que Maistre, Cioran et Volkoff. Qu'il s'attaquât à la tyrannie de la Fête (homo festivus comme incarnation du dernier homme), au vacarme obligatoire ("la musique, mercenaire de la Fête"), aux diverses prides avec leurs zombies en rollers, à toute cette bondieuserie citoyenne ("fièvre cafteuse" et "envie du pénal"), bref à tous les éléments d'un dispositif de dressage mis en place par l'Empire du Bien et accepté dans la passivité générale, Philippe Muray visait juste, réduisant en charpie les sophismes des chiens de garde, "ces bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, (…) aux postes de commande". Derrière les discours rose bonbon, derrière les professions de foi les plus "frondeuses", l'écrivain décelait le mensonge de pseudo-marginaux confortablement installés au centre et attelés à l'éradication de toute singularité. "Le divers décroît", écrivait Victor Segalen il y a un siècle. Pour faire mentir cette lugubre prophétie, lisons Muray et demeurons résolument antimodernes!
Sit tibi terra levis.
Paru dans La Presse littéraire, avril 2006.
17:25 Publié dans Hommages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Jean-Louis Curtis
Confession d'un Païen
Dans son roman historique Le mauvais choix (Flammarion,1984), le regretté Jean-Louis Curtis, de l'Académie française, nous transporte dans la Rome du IVème siècle. Son héros le patricien Lucius Mamilius Macer, ardent défenseur de l'Empire, assiste à l'avènement de Constantin (306-337) et aux progrès de la subversion chrétienne. Curtis met aussi en scène un personnage contemporain Lucien Mazerel, bourgeois parisien du dernier tiers du XXème siècle qui est le témoin (et la victime) de la subversion communiste. Si la partie du roman qui concerne le monde moderne a vieilli, curieusement, le tableau de la Rome païenne en butte aux assauts des Galiléens éblouit par sa justesse. Pour rendre hommage à cet auteur méconnu, dont je recommande les livres à la langue parfaite et à l'ironie féroce (Les Forêts de la nuit, Le thé sous les cyprès, Les moeurs des grands fauves, Le temple de l'amour, etc.), découvrons le récit de l'entrevue historique entre le sénateur Macer, l'un des chefs de l'aristocratie païenne, l'auteur d'un libelle antichrétien et le jeune Constantin au lendemain de sa victoire sur Maxence. Extrait.
"L'empereur se leva et marcha vers la fenêtre. Il parut s'absorber dans la contemplation du jardin, à trente pieds au-dessous. Puis il se retourna pour me faire face. Je fus frappé par l'expression nouvelle de son visage. Le coin de ses lèvres n'était plus relevé par l'amorce d'un sourire. Dans les larges yeux étincelants, une lueur inquiète vacillait.
-Ton libelle est habile, dit il. Tu commences par faire justice des calomnies qui s'efforcent de salir les Chrétiens, et tu rends hommage à leurs vertus. Mais ce n'est que pour les mieux accabler ensuite sous les jugements les plus durs. Il fit une pause; puis, avec une sorte de curiosité:
-Pourquoi hais-tu les Chrétiens ainsi?
- Seigneur, ce n'est pas eux que je hais, mais ce qu'ils professent.
- Leur Dieu est puissant. Par deux fois, sa puissance s'est manifestée à Nous.
La voix s'était altérée sur ces derniers mots. La lueur d'inquiétude s'aviva dans les prunelles enfantines. Je me demandai si, comme le veut la rumeur publique, l'empereur avait eu vraiment le privilège d'une vision surnaturelle, si vraiment un signe lui était apparu dans le Ciel. Je ne doutais pas qu'il ne fût un être profondément religieux, peut-être même un inspiré.
- Toi, reprit-il, en quel Dieu crois-tu?
Je me recueillis un instant. Quand je parlai, ce fut aussi à voix presque basse, comme dans un sanctuaire. "Seigneur, comme Sénèque, je crois que la matière est animée par un esprit universel, par une intelligence divine, à laquelle peut-être nous participons, comme les étincelles éphémères et sans cesse jaillissantes d'un immense et éternel brasier. Tel est le Dieu auquel je crois et que j'adore. Le soleil est son image vivante. Toutes les divinités secondaires, celles à qui nous avons donné des noms, les divinités des champs, du foyer, de la cité, Eros lui-même, ne sont que les aspects partiels, diversifiés de la même énergie divine. Telle est ma religion: Dieu est un, Il est partout, Il est en nous, Il est nous. Pourtant, nous sommes mortels: car si notre part spirituelle se fond, après notre mort, dans l'immensité divine, ce sera comme une parcelle indistincte, non personnelle, non individuelle, qui n'aura aucun souvenir de son existence terrestre, ni d'autre conscience qu'une conscience universelle. C'est dire que nous mourons tout entiers, ici-bas. Nous devons donc renoncer à toute espérance d'immortalité: elle est une consolation illusoire, un leurre. C'est ici-bas que notre destinée est circonscrite et qu'elle doit s'accomplir: sur cette terre. L'étincelle fugitive que je suis, qui a jailli de l'éternel brasier et qui est destinée à s'éteindre, cet être d'un instant, cet homme périssable est lié à d'autres hommes d'un même lieu, qui est la patrie latine, d'une même race, qui est notre race latine, d'une même langue, la langue latine, d'une même organisation, qui est l'empire dont tu tiens la destinée dans tes mains. Je suis solidaire des hommes qui parlent la même langue que moi avant d'être solidaire de tous les hommes. Je suis solidaire de Rome, comme un fils l'est de sa mère. Je suis solidaire de l'empire. Tant que je suis vivant, mon allégeance est à l'empereur, à l'empire, à Rome, au génie latin, à mes pères et à l'œuvre accomplie par mes pères, que cette œuvre soit un champ labouré, une chaumière, un temple, une loi ou un livre. Cette allégeance est le fondement même de mon être; sans elle, je ne suis rien ici-bas, même si je suis, dans l'ordre spirituel, une étincelle du foyer divin. C'est pourquoi, Seigneur, je condamne la doctrine chrétienne, qui veut abolir la vocation terrestre de l'Homme au profit de sa vocation céleste. Pardonne-moi (je me jetai à ses pieds) d'avoir parlé si longuement et d'avoir peut-être abusé de Ton impériale patience. Mais, Seigneur, même si, pour obéir à Ta volonté, je consens à me taire sur ce qui m'afflige, je n'en continuerai pas moins, dans le secret de mon esprit et de mon cœur, à penser que les Chrétiens sont une plaie au flanc de l'empire, et que le génie de Rome s'anéantira lui-même s'il s'abaisse jamais à reconnaître pour Dieu un vagabond juif, crucifié voici trois siècles entre deux voleurs." "
17:10 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Lettre à Sarah Vajda, écrivain français
Honorée consoeur,
Comment qualifier votre roman Amnésie, que publie le Rocher, l'une de ces rares maisons qui font encore preuve d'une réjouissante audace? Dans un premier temps, j'ai pensé à "aérolithe", puis à "mélopée", et enfin à "tourbillon". Un tourbillon qui s'empare du lecteur, le bouscule de Larche à Jérusalem, le cingle de gifles rageuses pour le laisser, partagé entre espoir et déréliction, du côté de Séville. Bernard Grasset disait qu'un écrivain a gagné quand le lecteur est conquis. Eh bien, vous venez de remporter une éclatante victoire avec cette Stèle à l'Amour et à la Douleur! En refermant Amnésie, je songeais à votre Maurice Barrès et vous imaginais "de cette race que les bien-pensants qualifient d'exaltée, pour s'être refusée, toujours, à admettre le triomphe de la laideur, de l'indifférencié et de la lâcheté".
Qu'est-ce qu'Amnésie, sinon une œuvre au noir? Un conte ténébreux dont le personnage principal n'est autre qu'un charnier, découvert non point par hasard, mais par un arrêt de ce que nous autres, gens de Rome et d'Athènes, nommons Destin, et vous, ceux de Jérusalem, Providence. Un commissaire de police déjà taraudé par le taedium vitae, et donc choisi par les Puissances pour accomplir une ultime mission sous l'œil des nouveaux barbares, les amnésiques de France et d'Israël. Au milieu de ces ossements, un mystérieux coffret que dérobe "celui dont le nom revient le plus souvent sur les pierres tombales des cimetières de France", Jean Morel, notre policier à la terne existence ("ses deux fils gavés d'images et si fort vomissant les mots du jour"), encore cartésien et pour tout dire nihiliste ("le plaisir de marcher dans la boue quand le monde prétend tourner sous le ciel étoilé"). Un mort en sursis, manipulé par des lémures enragés par l'oubli des rites. Un vengeur malgré lui, guidé par des forces en effet irrésistibles, que nous suivons dans sa catabase jusqu'au dénouement: cette dernière scène, hallucinante, de la dormition de Marie Sarah, interrompue par l'acier libérateur. Drame crépusculaire, Amnésie nous plonge dans une France où "tout est décor", oubli et mensonge - la vérité étant, comme nous l'enseignent nos Pères les Hellènes, le refus de l'oubli.
Qu'est-ce qu'Amnésie, sinon un aérolithe littéraire? Tout à la fois roman haletant, essai et pamphlet, cette sarabande marque l'entrée en littérature d'un écrivain qui a "de la patte", comme eût dit notre cher Montherlant, ou, horresco referens, "sa petite musique". Comment ne pas en admirer les multiples mises en abyme, tous ces jeux temporels qui en renforcent la structure circulaire, ainsi que les innombrables allusions, de Nabokov à Gary? Mais ces coquetteries de lettrée ne masquent nullement l'essentiel: pour vous, chère Sarah Vajda, la littérature n'est pas un jeu, mais bien une épreuve aux allures d'ordalie - où l'on se brûle. Vos obsessions d'orpheline, d'amoureuse dépite, ces névroses qui sont celles de l'une des familles spirituelles de la France (et de l'Europe), éclatent à chaque page avec véhémence, trahissant un manque affectif qui bouleverse. Comment ne pas s'émouvoir à la lecture de ces lignes au panache irrésistible: "vous m'avez rayée du livre des Familles spirituelles de France? J'y réside malgré vous et n'en sortirai pas même par la force des baïonnettes."?
Parfois confuse, toujours passionnée, vous clamez votre déception à l'égard d'un pays adoré par le truchement de ses écrivains, y compris les plus compromis. Les pages où vous mettez en scène Brasillach à la veille de son exécution constituent sans doute l'un des sommets de l'œuvre. Je ne suivrai pas votre héroïne dans tous ses anathèmes: l'auteur de la Nuit de Tolède, l'un des plus beaux chants érotiques de notre littérature, et des Poèmes de Fresnes (la version de Pierre Fresnay), est tout sauf un imposteur ou un médiocre.
Je m'en voudrais toutefois de ne pas vous avouer l'agacement qui m'a pris à la lecture de certaines lignes injustes. Si vous aimez bien, vous châtiez parfois sans retenue, peut-être parce que vous étiez éprise d'une patrie idéale, qui n'existe que sur le papier. La France, écrivez-vous, est bâtie sur des charniers? Elle n'est pas la seule: boers et cheyennes partagent le sort des huguenots, des chouans et des communards, sans oublier les victimes de l'épuration sauvage. De par le vaste monde, en tous temps, d'autres tribus ont payé le prix du sang, à Sétif comme à Madagascar, en Irlande comme en Arménie, de la Silésie à la Sibérie. En quelque lieu que ce soit, nous foulons tous le royaume d'Hadès. Ecrire que la France et ses terroirs millénaires se réduit à un train, n'est-ce pas oublier les cent mille tués de mai-juin 40? A une lectrice attentive de Guy Dupré, l'un des clandestins capitaux de ce temps, je n'apprendrai pas ce que furent les tueries industrielles de Verdun et d'ailleurs. Faut-il considérer que certains, les Hébreux, seraient "plus morts que les morts", en quelque sorte élus dans le malheur? Vision théologique qui ne manque pas de grandeur dans la démesure… mais qui mène droit à la paranoïa.
C'est sur ces morts du camp de Larche (un nom prédestiné) que je voudrais conclure. Ces hommes et ces femmes, appelés à disparaître dans la nuit et le brouillard, furent abattus le 31 août 1944 par des tueurs sans visage. Mais sont-ils tout à fait morts? La question peut sembler provocatrice; je m'explique. Malgré votre refus passionné de cet héritage préabrahamique, vous n'avez pu empêcher les archétypes païens de se glisser entre vos pages, tels des passagers clandestins. Car ces pauvres suppliciés du camp de Larche, enterrés comme des chiens et donc privés de rites funéraires, ces victimes se vengent des décennies plus tard. Leur tombe improvisée a été recouverte de bitume et sert d'autoroute pour vacanciers repus? Un carambolage meurtrier vient rouvrir les plaies. La malédiction des âmes errantes, victimes d'une mort violente, vient frapper ce commissaire, souillé par le contact impur. La machine infernale se met en branle, comme une tragédie archaïque!
Tel est l'apparent paradoxe de votre œuvre: sous le bitume, les ossements; sous le roman, le mythe.
Ne seriez-vous pas, en fin de compte, fille d'Athènes autant que de Jérusalem?
Portez-vous bien.
Christopher Gérard
Paru dans La Presse littéraire, avril 2006.
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21 octobre 2006
Ungern Saga
"Panmongolisme! Un mot sauvage,
Musical pour moi cependant"
Vladimir Soloviev
Ungern, le baron fou est le premier livre de Jean Mabire que j'ai lu, dans une méchante édition de poche ornée d'une couverture orange légèrement kitsch. J'avais alors seize ans et me passionnais pour le tragique destin des Armées blanches. Le roman débute par une scène de chamanisme, plutôt exotique pour le lycéen à la tête farcie de textes classiques, amoureux d'une Hellade marmoréenne et à mille lieues des sortilèges bouriates. Bien plus, la brutalité sans complexe du texte séduisit le jeune lecteur, habitué à des écrivains plus policés. Surtout, l'histoire incroyable de ce junker balte, descendant d'un Teutonique tué à Tannenberg, général russe et prince mongol, prophète du réveil de l'Asie jaune, qui, en souvenir des Dieux païens de sa Baltique natale, "ordonna de fixer au fronton de chaque isba des têtes de chevaux ou de dragons en bois découpés", ce héros cornélien que Mabire ressuscitait à coups de knout, me fascina d'emblée.[2] L'anachronisme total du personnage ne pouvait que plaire à un adolescent peu séduit - euphémisme - par le gauchisme invertébré caractéristique des années 70. Quelle bouffée d'oxygène que le récit de cette chevauchée, en pleine tourmente révolutionnaire, d'un officier perdu qui voulut opposer au matérialisme dialectique et à la dictature du prolétariat le règne du Bouddha vivant et les techniques archaïques de l'extase!
L'ouvrage est dédié à un certain Olier Mordrel, dont j'ignorais tout à l'époque, et cite le Journal d'un délicat, livre d'un auteur peu lu dans les athénées bruxellois d’alors, un maudit dont mon père m'avait dit du bien, Drieu la Rochelle: "Les grands conquérants sont de grands conquis. Ils sont emportés par ce besoin d'action qui maintenant dévore les hommes. Et ce besoin d'action empêtré dans la politique n'est qu'un premier degré. Le second degré, plus complet, sera donc religieux." Comme par une heureuse coïncidence, je découvris, vers la même époque, Rêveuse bourgeoisie dans la bibliothèque paternelle, on peut donc dire que c'est grâce à Mabire que je fis connaissance avec ce Drieu qu'il affirmait "parmi nous". Deux ans plus tard, fouinant dans l'immense librairie Pauli de la rue Ravenstein - une caverne aux trésors comme on n'en trouve plus -, je mis la main sur son essai, publié en 1963. L'ouvrant, je tombai sur une citation des Upanishads qui claquait comme une nagaïka cosaque: "Qui ne croit pas, ne pense pas".[3]
Cette formule lapidaire définit tout l'esprit de Mabire, et en fait toute sa vie, comme j'ai pu le comprendre en le fréquentant. A lire certaines lignes du roman, l'étudiant gavé de positivisme athée sursautait, agréablement secoué. Ainsi : "Superstition, tu es sagesse". Ou "L'aigle solitaire, lui, est païen. Pas besoin de secte pour retrouver la communion avec les forces de la nature". Et aussi "S'il y a un Dieu, il est sur la terre et non dans le ciel. Il est en nous et non hors de nous. Les Japonais savent cela mieux que moi. C'est ici, en Mongolie que vont se rencontrer et se reconnaître l'Extrême-Orient et l'Extrême-Occident, sous le signe du soleil". Que par dessus le marché Mabire citât Héraclite - polemos pantôn men patèr esti, pantôn de basileus[5] m'enchantait: ce drôle de Normand, qui annonçait un roman intitulé La Lande des Païens, avait des fréquentations vraiment singulières! Plus tard, j'ai lu d'autres titres de Mabire: ses remarquables chroniques littéraires, la réédition de sa belle revue Viking aux éditions du Veilleur de proue, son essai sur Thulé[6].
Revenons à nos Bouriates, que Mabire dépeint avec brio dans son roman, l'occasion pour lui d'illustrer un thème aussi essentiel que le Paganisme: Ungern était l'adepte d'un Bouddhisme mâtiné de chamanisme et le romancier lui fait allumer de grands feux solsticiaux, ceux-là mêmes que l'écrivain suscite un peu partout sur son passage depuis un demi-siècle. Marqué par l'anticléricalisme familial, j'aimais que Mabire préférât les chamanes aux lamas, et j'appréciais son exaltation d'un savoir sensuel: "Savoir. Pour qui sait, tout s'explique. Les superstitions des paysans estoniens et les proverbes de mes cavaliers cosaques. Tout un monde qui surgit de la terre. Je suis superstitieux parce que j'essaye de retrouver les forces obscures de la nature. Je sais que je fais partie du monde et que ma volonté est la même que celle des fleurs qui finissent par triompher de l'hiver glacé. Je vois des signes partout: dans le vol des oiseaux et la forme des nuages, dans la mousse humide, dans l'eau croupissante, dans les pierres aux formes étranges. Le mystère est visible. Il nous entoure. Je suis fort de toute la force du monde". Quelle rupture avec le matérialisme grossier et l'évangélisme mièvre de mes contemporains, calotins ou mécréants!
L'autre thème est celui de l'Eurasie. C'est chez Mabire que je découvris en effet une thématique très peu étudiée à l'Ouest: le souvenir de la Horde d'or, la réhabilitation de Gengis Khan et l'idée touranienne. Ecoutons le Journal apocryphe d'Ungern, imaginé par Mabire: "L'Europe et l'Asie ont été fécondées par la même lumière du Nord. Le Christianisme et le Bouddhisme ne sont que des masques". Ce débat avait fait rage dans les cercles de l'émigration russe et continuait de passionner quelques chercheurs soviétiques, mais en Europe, plus personne chez les "kremlinologues" ne s'y intéressait vraiment. Qu'un autonomiste normand, chantre des patries charnelles et des hautes écoles populaires, ait réintroduit l'eurasisme dans le domaine francophone mérite d'être souligné.[7] Quelques années plus tard, alors que je poursuivais en dilettante mes recherches sur l'émigration russe, je tombai sur une remarquable revue intitulée L'Autre Europe, publiée par L’Age d’Homme, mon futur éditeur.[8] Le numéro 7/8 de 1985 publiait une traduction d'un célèbre poème d'Alexandre Blok, Les Scythes, rédigé le 30 janvier 1918. Jean Mabire, dont les lectures étaient -imparfait de l'indicatif, que je tape la mort dans l'âme - immenses, avait-il lu Blok? Je ne le saurai jamais, mais son garde blanc converti au Pagano-Bouddhisme parle le même langage messianique et halluciné que celui du poète révolutionnaire:
Vastes sont nos forêts. Nous y disparaîtrons
Aux yeux de l'Europe jolie
Et du fond des taillis à vos cris répondrons
Du rire énorme de l'Asie…
Pauvres fous, marchez donc sur l'Oural et ses ombres!
Vous combattrez sur notre sol:
Vos beaux engins d'acier soufflant, crachant des nombres,
Contre les hordes du Mongol. Marchez! Mais maintenant seuls, nus, sans bouclier.
Nous resterons sous notre tente. Nous vous verrons mourir de loin, sans sourciller,
De nos petits yeux en amande.
Alexandre Blok (1880-1921) feint de confondre Scythes et Mongols pour mieux exalter l'élément tartare – archaïque - de la Sainte Russie, pour mieux chanter la synthèse eurasienne et son refus des valeurs marchandes. Entre les Rouges et les Noirs, Mabire rejoint son confrère russe par son chant rebelle, irrécupérable.
Le rôle de l'autonomiste breton Olier Mordrel, dans la genèse de l'oeuvre n'est "pas clair", comme dirait un flic de la pensée: n'est-ce pas cet activiste deux fois condamné à mort qui offrit au jeune disciple deux romans, un stalinien et un hitlérien, consacrés à Ungern Khan?[9]
Enfin, relisant ce livre vingt-quatre ans après, une chose me frappe. De façon très curieuse, on y décèle entre les lignes un vieux mythe indo-européen, illustré de l'Islande à l'Inde, celui du guerrier impie.[10] Les épopées indo-européennes présentent en effet un même type de héros devenu négatif, un être sombrant dans la démesure et ne respectant plus ni Dieux ni lois. Comme si les destins voulaient que, face à la mort qui s'avance, le héros cher aux Dieux dût perdre leur protection par son aveuglement, par le non respect de règles inviolables. Achille, César, Cuchulainn tombent ainsi, victimes de leur aveuglement, rendus déments par les Dieux qui peuvent ainsi les abandonner à leur sort, tant est grande la puissance du Fatum auquel même les Immortels se soumettent. Achille prie pour la défaite des Achéens et la victoire de son ennemi Hector. César reste sourd aux sombres présages et marche, ivre de confiance, vers ses assassins. Le Viking Harald III de Norvège fait assassiner son rival Einar dans la salle même de son palais. Le thème du héros impie se retrouve du Caucase à l'Irlande, et même l'empereur Julien est dépeint par l'historien Ammien Marcellin comme ignorant les avertissements divins lors de sa campagne d'Orient.
Le Ungern de Mabire peut aussi être vu comme un guerrier devenu impie, puisque, dans les derniers temps, il est dépeint comme négligeant les présages funèbres, tel que la mort de l'aigle du Koutouktou ou l'assassinat d'Archipoff, le chef des Mongols. Ungern commet lui-même des crimes inexpiables: il massacre de chameliers innocents, défigure son unique médecin, se montre scandaleusement violent à l'égard de ses officiers les plus fidèles. Pareil à Julien qui, dans son délire, veut rejoindre l'Indus, Ungern rêve de gagner le Tibet à pied alors qu'autour de lui rôdent les chiens, planent les vautours et se déchaîne l'orage. Etrange réminiscence d'un antique archétype indo-européen auquel Jean Mabire redonne la vie. Etrange prescience de l'artiste apte à mettre ses intuitions en forme, fidèle en cela aux Upanishads: qui ne croit pas ne pense pas.
Christopher Gérard
Notes:
1. Mon volume de poche ayant trouvé refuge dans une bibliothèque amie, c'est l'exemplaire en grand format de la première édition que j'utilise, celle de la collection Têtes brûlées, dirigée par Dominique Venner: Jean Mabire, Ungern, le baron fou. La chevauchée du général-baron Roman Feodorovitch von Ungern-Sterberg du golfe de Finlande au désert de Gobi, Balland, Paris 1973. La dédicace que Jean traça d'une main ferme le 6 juillet 2003, aux Forges de Paimpont, résume admirablement les liens qui m'unissent à lui: "pour CG, qui - comme Ungern (et Drieu) - sait qu'il est plus important d'être fidèle à une attitude qu'à des idées". Réédité en 1987 sous le titre Ungern, le Dieu de la guerre, aux éd. Art et Histoire d'Europe (Paris) avec un avant-propos de l'auteur.
2. Evoquant Tannenberg, un autre souvenir de lecture me revient: celui du saisissant compte-rendu que fait Benoist-Méchin des funérailles du Maréchal Hindenburg le 7 août 1934, dans A l'épreuve du temps, 1905-1940, Julliard, Paris 1989. Comme il le précise dans la réédition de 1987, Mabire voit en Benoist-Méchin l'un de ses maîtres. Voir aussi François Maxence, Jacques Benoist-Méchin. Historien et témoin du Proche et Moyen Orient, Ed. Charlemagne, Beyrouth 1994.
3. Jean Mabire, Drieu parmi nous, La Table ronde, Paris 1963. L'ouvrage est dédié à Philippe Héduy, "en souvenir de Roger Nimier".
4. Coïncidence: mon père possédait, en livre de poche, Les Samouraï, œuvre d'Yves Bréhéret…et d'un certain Jean Mabire. Encore un bouquin dévoré avec passion et qui changea subrepticement de bibliothèque, passant du salon à ma soupente.
5. Héraclite, fragment 129, éd. Conche, PUF, Paris 1986. "Le conflit est le père de toutes choses, de toutes le roi".
6. Jean Mabire, Que lire?, 7 volumes parus (récemment réédités chez Dualpha), qui représentent sans doute le meilleur de l'œuvre mabirienne. Et, Thulé. Le soleil retrouvé des Hyperboréens, Robert Laffont, Paris 1977. Dualpha l’a également réédité (après une version luxueuse des éd. Irminsul).
7. Voir à ce sujet Marlène Laruelle, L'idéologie eurasiste russe, ou comment penser l'empire, L'Harmattan, Paris 1999. Du même auteur, Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXè siècle, CNRS, 2005.
8. L'Autre Europe, revue dirigée par Wladimir Berelowitch et publiée par L'Age d'Homme. La traduction des Scythes (1918) est due à Michel Thiéry.
9. Je lis aussi, dans la réédition de la saga d'Ungern par les éditions Art et histoire d'Europe, qu'un mystérieux Docteur Sorel, médecin militaire de son état, poussa Mabire à romancer le premier jet du livre. Encore une question que je ne lui poserai jamais.
10. Voir à ce sujet Frédéric Blaive, Impius Bellator. Le mythe indo-européen du guerrier impie, Ed. Kom, Arras 1996.
Délaissant un moment le Nord et ses brumes, le très prolifique écrivain normand a cédé, dans Les guerriers de la plus grande Asie (Dualpha, en collab. avec Christophe Dolbeau), à une fascination coupable pour la lointaine Asie, surtout pour le Japon des samouraïs. Car, dans son évocation des chefs de guerre qui oeuvrèrent à la création d'un empire asiatique, l'Empire du Soleil Levant l'emporte manifestement sur l'Empire du Milieu et sur l'Inde. Trois empires affaiblis et divisés qui connurent - et connaîtront encore? - l'héroïsme de rêveurs devenus hommes d'action. Les lecteurs de Mabire retrouveront Ungern, ce Blanc qui reprit la geste de Gengis Khan. C. Dolbeau évoque Subbash Shandra Bose, dit Netaji (le Chef), l'homme qui tenta de libérer l'Inde du joug britannique avec l'aide des Japonais, une aide intéressée alors que celle du IIIème Reich ne fut que méprisante. Les plus beaux portraits sont ceux de ces généraux nippons, Nogi et Togo, qui forgèrent l'armée de l'ère Meiji et préparèrent la victoire sur la Russie tsariste. Puis viennent Yamashita, le vainqueur de Singapour et Onishi, le créateur des kamikaze, dont l'héroïsme galvanisa toute l'armée impériale en 1945. Avant de se donner la mort, Onishi lança une ultime et très actuelle consigne: "l'insouciance est le pire des ennemis".
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20 octobre 2006
IOVI OPTIMO MAXIMO
IOVI OPTIMO MAXIMO. C’est Iuppiter (génitif: Iovis), le Dyáuh védique, qui est ici honoré. Dieu souverain du Ciel lumineux, Roi des Dieux et ordonnateur du Monde, garant du Droit et des serments, il est pour moi l’incarnation de la civilisation. Qu’il se nomme Zeus Hypsistos, Tyr ou Tiwaz, il est le maître du Kosmos, c’est-à-dire de l’Ordre, du Dharma. Vainqueur des Titans et des Géants, Dieu à l’aigle et à la lance: ne dois-je pas me souvenir que, à l’origine, mon nom (Ger-hardt) signifie «le porteur de lance»? Jupiter Conservator est évidemment lié au Mitra indo-iranien, qui allait donner le Mithra de nos légionnaires. Comme lui, il est le Dieu du Contrat et de la justice immanente; il impose aux mortels de réaliser leurs devoirs et de se garder de toute faute. Pour un homme de savoir et de prière, il s’agit bien d’éviter ces crimes que constituent la trahison des serments, les abus de pouvoirs et, bien sûr, l’ignorance. Maître du savoir, il dispense le souffle vital et, en tant que raison universelle, s’impose comme le grand Dieu de la religion cosmique des Indo-Européens. Dyáuh renvoie à une racine indo-européenne commune: *deiwos qui désigne le Dieu céleste, diurne. En dérivent le latin deus: le Dieu (d’où notre « Dieu » français) et dies: le jour. Jupiter illustre le caractère rationnel de la religiosité traditionnelle, qui n’est en rien apocalyptique. Georges Dumézil fait de Jupiter Capitolin le Dieu de la Tradition, qui prolonge la vieille monarchie romaine: «Jupiter n’est pas favorable aux progrès de la plèbe». Voilà qui fait de Iupiter Optimus Maximus la divinité tutélaire des hommes archaïques d’aujourd’hui, révulsés par la vulgarité satisfaite des consommateurs, ces malotrus. Au coeur de la grande dissolution, dans un monde de plus en plus abâtardi, il incarne cette indestructible volonté de hauteur et de distance qui tenaille ceux qui entendent trouver leur propre centre, sourds aux appels des médias qui nous invitent à nous «éclater» davantage. L’homme différencié, l’homme debout, est feu et éther, aigle et soleil; il refuse le nivellement, et donc le métissage, qui lui apparaît comme la pire des déchéances. Dans la religion de mes ancêtres irlandais, Eochaid Ollathair, leur Jupiter, combat les monstres du non-être, ces forces du chaos, du renoncement et du retour à l’indifférencié, qui, sans cesse, reviennent à l’assaut. Voilà sans doute la principale leçon à retenir: tendre à l’effort créatif, sans cesse triompher de ces géants anguipèdes à l’affût de la moindre faiblesse. Songer aux Romains, qui honoraient un Jupiter Stator, celui qui s’arrête, le Résistant, auquel ils sacrifiaient des taureaux blancs.
18:15 Publié dans Mythes et Dieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paganisme, dieux, spiritualité


