27 octobre 2006

La Grèce, notre mère

"Mais au total, il me semble vraiment que tout ce que j'ai vécu et ressenti a été coloré et enrichi par ce qu'avait déposé en moi la littérature"

Jacqueline de Romilly

C'est un livre précieux, un de plus, que publie Bernard de Fallois, éditeur de grande classe, critique courageux (dans Opéra par exemple) et inventeur naguère d'un inédit de Proust. Depuis une quinzaine d'années, sa maison accueille la prose limpide de Jacqueline de Romilly, professeur de grec ancien à la Sorbonne et au Collège de France, académicienne - la deuxième après Marguerite Yourcenar, avec qui elle partage un même amour fervent de la Grèce. Parmi les dix-sept titres du catalogue, je citerais Pourquoi la Grèce (1992), chef-d'œuvre de synthèse intelligente et sensible, ou encore Hector (1997). Aujourd'hui, la grande helléniste a choisi de répondre aux questions du latiniste A. Grandazzi, et de présenter au lecteur avec qui elle converse comme au coin du feu une sorte de bilan sur plus de septante années de lectures et de combats. Le résultat impressionne par la sérénité et la sagesse qui se dégagent de ce beau volume, un cadeau, sinon pour toujours, en tout cas pour longtemps.

Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de professeurs, Jacqueline de Romilly perd son père en 1914. Ce jeune normalien fait partie de cette élite de paysans, d'instituteurs ou de curés massacrés dans d'absurdes mêlées qu'un roman récent, Dans la Guerre d'Alice Ferney (Actes Sud), décrit sans fards. Orpheline, elle grandira sous la vigilante protection d'une mère romancière. Première fille à réussir le Concours général (en 1930), la jeune lettrée suivra, malgré de multiples embûches dont les moindres ne sont pas les persécutions de l'Occupation, un impeccable cursus honorum qui la mènera jusqu'au Quai Conti. Elle choisit la difficulté en s'attelant pour les Belles Lettres à la traduction de La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, l'œuvre de sa vie, avant de s'intéresser aux Tragiques qu'elle a décortiqués sans jamais sombrer dans une érudition stérile. Cinquante ans d'enseignement lui apprennent que l'on n'enseigne bien que ce que l'on est et qu'un pont doit toujours réunir la recherche la plus pointue et la culture de l'honnête homme. Sa passion de transmettre, de passer le flambeau de l'hellénisme ("je voulais comprendre et faire comprendre") lui permettent, encore à nonante ans passés et malgré les infirmités (elle est aveugle depuis quelques années), d'éblouir ses lecteurs tout en les convainquant du génie de la Grèce. Un génie fait d'humanisme, d'aspiration à l'universel, de goût de l'aventure, de passion pour le débat  et d'un désir de connaître qui jamais n'exclut la présence du divin.

Qu'elle nous parle de l'impérialisme (athénien, mais cette thalassocratie en évoquera d'autres), de la démocratie, fondée sur la participation, l'égalité des droits et la liberté de parole (il faut ajouter une chose aujourd'hui trop oubliée: la reddition de comptes des magistrats à la sortie de leur charge), Jacqueline de Romilly persuade et émeut, tant la sincérité du propos et sa transparente simplicité remportent l'adhésion.

Dans Une certaine idée de la Grèce, elle retrace la généalogie culturelle et spirituelle d'un continent, l'Europe, venue elle aussi du fond des âges. A travers sept entretiens, l'érudite devenue romancière et nouvelliste sur le tard aborde ses passions: Thucydide, qui demeure une clef pour comprendre les conflits fratricides, les Tragiques et leur lumineuse peinture de la condition humaine, Homère, le père de la littérature européenne, l'enseignement des langues anciennes et leur éternelle jeunesse, la littérature qui l'a aidée à vivre mieux malgré malheurs et déceptions,… Car il ne faudrait pas cacher que l'académicienne se révèle parfois amère face à l'évolution de l'enseignement depuis 1968, et de notre société en général, gangrenée par un matérialisme avilissant alliant l'inculture satisfaite à l'utilitarisme le plus niais.  Propos de scrogneugneu comme nous en avons tous subi un jour ou l'autre? Nullement: le diagnostic est sévère, solidement argumenté toutefois, et exempt de toute aigreur, car notre jeune dame conserve l'optimisme de la volonté. Mais le constat est là: culte du marché comme nouvelle idole, art opaque, musique tonitruante, ignorance narcissique de gens qui, par principe, ne s'intéressent pas à ce qui a précédé leur précieuse existence, sectarisme idéologique (rhétorique égalitaire et praxis censitaire), tendance systématique à exalter la destruction et la révolte gratuite… Le tableau n'est pas rose. En qualité de présidente d'une association dévouée à la défense des études littéraires en général (car les ennemis du grec le sont aussi du français comme du latin: c'est la notion même d'héritage qui est visée), Jacqueline de Romilly a eu l'occasion de juger sur pièces les élites politiques et leur absence de perspective. Mais sa fraîcheur, sa pugnacité nous réjouissent et nous réarment contre l'envahissante médiocrité. Il suffit, dit-elle, d'une prise de conscience de quelques responsables et d'un peu de courage…

Il faudrait citer bien des pages de ces entretiens pour leur lucidité. je me contenterai d'évoquer les très fines remarques sur la littérature comme enrichissement permanent, par exemple quand cette grande dame parle du temps qui s'additionne, exact pendant du temps retrouvé. Cet éloge bienvenu de la patine, dans un monde où triomphe momentanément le clinquant, fait chaud au cœur. Ailleurs, elle parle de la marche comme "méditation en actes" et "purification intérieure"; elle nous révèle aussi une vérité bien cachée: que l'on ne comprend jamais qu'après-coup. Justement, sans perdre un instant, pour éviter le cruel remords, profitons de cette incarnation de la sophia hellénique, lisons son testament spirituel avec l'attention qu'il mérite et rendons l'hommage dû au courage et à ce que nos chers Grecs nommaient l'aretè, la vertu d'excellence.

Jacqueline de Romilly, Une certaine idée de la Grèce. Entretiens avec A. Grandazzi, B. de Fallois, 272 p., 16 euros.

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