04 décembre 2006

Tombeau pour Vladimir Volkoff

« Je souhaite ardemment qu’on prie pour moi après ma mort. »

La Garde des ombres, 2001.

A l’annonce de sa mort, comment ne pas songer à cette citation, tirée de son livre le plus bouleversant, où l’auteur nous confie qu’il prie tous les soirs pour une galerie de personnages  hauts en couleur : sa mère (« Il y a la guerre et tu t’appelles Volkoff. Bien sûr que tu es volontaire ! »), tel baroudeur, des amis, beaucoup d’aïeux, dont le grand-père Vladimir Alexandrovitch, responsable des services de renseignements de l’Amiral Koltchak,  dernier régent de la Russie impériale. Disparu dans la tourmente révolutionnaire (sans doute fusillé avec son chef), ce général blanc ne laissa rien à son fils, qui connut les rigueurs de l’exil, si ce n’est une légende orale comme dans toutes les familles : la certitude qu’une photographie existait de lui en compagnie de seize officiers blessés et de la Tsarine, dans tel numéro de la revue Ogoniok, 1915. Toute sa vie, le père de Volkoff chercha ce cliché introuvable. En vain. En 1991, quand notre Volkoff, officier français, « retourna » en Russie, sa première démarche fut pour la bibliothèque de Saint-Pétersbourg. La numéro apporté, ouvert avec l’émotion que l’on devine, le petit-fils de l’officier blanc reconnaît un visage : « j’ai sous les yeux le visage du héros dont les gènes sont en moi. » Pour cette seule phrase, Volkoff est cher à mon cœur pour toujours, car tout y est : la fidélité à la patrie perdue, un style aux antipodes de la chiennerie moderne, le style « paladin », bref un modèle pour nous ses cadets, nés trop tard dans un monde trop flasque. J’ai découvert Volkoff grâce au Retournement (en grec métanoïa), génial roman sur le thème de l’espionnage… et de la conversion religieuse. Puis, j’ai lu une grande partie de l’œuvre de celui que Robert Poulet, sans doute l’un des plus grands critiques littéraires du XXème siècle, décrivait en 1986 comme « « l’écrivain le plus fort et le plus subtilement brimé des lettres contemporaines ». Quelle jubilation à la lecture de son traité Du Roi (« le roi, personnage très mystérieux où le sacré religieux et le sacré politique se recoupent »), défense et illustration de la monarchie en tant que système anagogique, qui élève l’homme ! Comme Volkoff parvient, dans L’Interrogatoire, à cerner l’esprit tordu des puritains américains ! Et Pourquoi je suis moyennement démocrate, quelle charge contre l’imposture qui rabaisse l’homme ! Ne parlons pas du Bouclage, son roman le plus subversif, que la critique, terrorisée, ignora avec docilité. Son éditeur, Vladimir Dimitrijevic, le décrit finement comme « un bon génie de la cité, un romancier optimiste et bienveillant envers ses personnages, dont aucun n’est assez vil, jusque dans les eaux les plus troubles, pour ne pas être touché par la grâce ». Car chez Volkoff, tout tourne autour du Mal et du Mensonge, dont l’utopie bolchevique fut l’un des grimaçants visages. Dès l’enfance, ce Russe blanc qui soit dit en passant incarna un parfait exemple d’assimilation à la terre d’accueil, put méditer sur l’omniprésence des forces démoniaques, celles-là mêmes qui saccageaient la sainte Russie. Fervent lecteur de Volkoff, je lui écrivis donc pour lui dire mon admiration, non sans lui cacher tout ce qui nous séparait : il était – je devrais écrire : il est, dans l’éternité – orthodoxe ; je suis l’un de ces Gentils qui brûlent de l’encens aux anciens Dieux. A travers une dizaine de bristols frappés de ses armoiries, un dialogue courtois se noua : « Je demeure chrétien, mais je ne suis pas fermé à l’héritage polythéiste de l’Europe », « le paganisme ne m’étant pas étranger, tout chrétien que je me veux. J’ai aussi pleuré sur la mort de Pan ». Pour terminer ce bref hommage, un témoignage: quand je le rencontrai pour la première fois au Salon du Livre, au stand des éditions L’Age d’Homme, nous n’étions plus des inconnus et, comme il me dédicaçait l’un de ses livres en usant d’une formule élogieuse, je répliquai : « Comme on dit en escrime : touché ». Son regard me transperça :

-         Escrimeur ? 

-         Oui, Votre Haute Noblesse. 

-         Suivez-moi !

Impossible de ne pas obéir. Je le suivis dans l’allée et nous mimâmes quelques assauts au milieu des passants ahuris. Tel était Vladimir Volkoff, le frère d’armes que je pleure ce soir.

Dormez en paix, Votre Haute Noblesse. Nous prions pour vous.

Paru dans Contrelittérature 17, hiver 2006, puis dans le Dossier H Volkoff (L’Age d’Homme, 2006).

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