22 octobre 2006

Exit Philippe Muray

Jour funeste que ce 2 mars 2006: âgé de soixante ans, l'écrivain Philippe Muray succombe au cancer, laissant une foule d'orphelins, ses lecteurs. Nous voilà un peu plus seuls au sein d'un monde qu'il n'aura cessé de vitupérer et d'analyser. Car Philippe Muray n'était pas qu'un talentueux pamphlétaire: ses romans, ses essais (son Céline, son désormais classique XIXè siècle à travers les âges), comme ses exorcismes spirituels (Désaccord parfait en propose une belle synthèse) offrent à l'homme contemporain et malheureux de l'être des munitions pour résister à l'imposture aux mille visages. Comme en outre, chez Muray, la lucidité allait de pair avec une alacrité d'un autre âge, la pertinence venant renforcer le sarcasme, nous voilà aussi privés d'un écrivain de race, qui possédait le génie de la formule et de l'aphorisme corrosifs. Alors que les producteurs de toxines (les "mutins de Panurge" dont il se moquait avec tant de drôlerie) se comptent par légions, les authentiques dissidents ne peuvent que survivre "dans les interstices de la société", pour citer le penseur colombien Nicolás Gómez Dávila. N'était-ce pas le cas de Muray, publié par une maison prestigieuse (Les Belles Lettres), mais marginale? Raison de plus pour lire et faire lire les écrits de Philipe Muray, précieux maillon d'une chaîne reliant des auteurs aussi divers que Maistre, Cioran et Volkoff. Qu'il s'attaquât à la tyrannie de la Fête (homo festivus comme incarnation du dernier homme), au vacarme obligatoire ("la musique, mercenaire de la Fête"), aux diverses prides avec leurs zombies en rollers, à toute cette bondieuserie citoyenne ("fièvre cafteuse" et "envie du pénal"), bref à tous les éléments d'un dispositif de dressage mis en place par l'Empire du Bien et accepté dans la passivité générale, Philippe Muray visait juste, réduisant en charpie les sophismes des chiens de garde, "ces bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, (…) aux postes de commande". Derrière les discours rose bonbon, derrière les professions de foi les plus "frondeuses", l'écrivain décelait le mensonge de pseudo-marginaux confortablement installés au centre et attelés à l'éradication de toute singularité. "Le divers décroît", écrivait Victor Segalen il y a un siècle. Pour faire mentir cette lugubre prophétie, lisons Muray et demeurons résolument antimodernes!

Sit tibi terra levis.

Paru dans La Presse littéraire, avril 2006.

 

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